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Les subventions sont toujours tentantes

Les médias ne méritent pas les aides soumises au vote le 13 février 2022. Par Hansueli Schöchli (NZZ)

Keystone
«Les médias, entend-on dire, sont spéciaux (importants pour «la démocratie»). Pourtant de nombreux autres secteurs sont également importants: le commerce alimentaire, le secteur de la construction, les banques, l’informatique, etc.»

Ce texte est le cinquième d'une série de six, trois pour, trois contre, consacrée à l'aide aux médias soumise au vote populaire le 13 février 2022.


Chaque secteur aime se donner une importance particulière. C'est aussi le cas de celui des médias. Pour la politique fédérale, il est même particulièrement important puisqu’il est subventionné de manière routinière – avant tout par des contributions issues de la redevance radio et télévision, la réduction du prix de la distribution postale et un taux spécial de TVA. Le Conseil fédéral et le Parlement veulent augmenter les subventions d'environ 150 millions de francs pour atteindre près de 400 millions par an. Le peuple se prononce à ce sujet en février.

La justification typique de l’augmentation de ces subventions commence par le constat que le secteur souffre. Les recettes publicitaires ont drastiquement diminué au cours des vingt dernières années, le nombre de médias baisse, internet pose des défis fondamentaux à leur modèle économique. Selon les partisans du projet, sans aides supplémentaires, les faillites et la concentration du marché risquent de se poursuivre.

Une telle histoire est loin d'être suffisante pour justifier des subventions. Sinon, il faudrait aider de nombreux secteurs – des diligences d'antan aux bistrots de village d'aujourd'hui. Mais les médias, entend-on dire, sont spéciaux (importants pour «la démocratie»). Pourtant de nombreux autres secteurs sont également importants: le commerce alimentaire, le secteur de la construction, les banques, l’informatique, etc.

Les médias n'ont pas de normes morales plus élevées que d'autres secteurs.
Hansueli Schöchli

Il est incontestable que la liberté d'expression et des médias forment une base centrale de la démocratie. Les enquêtes menées après les votations populaires montrent que les médias traditionnels (journaux, radio, télévision) restent très importants comme canal d'information pour les citoyens. Mais cela ne suffit pas à justifier les subventions.

Il est temps d'être clair: les médias n'ont pas de normes morales plus élevées que d'autres secteurs – par exemple les banques, les pharmas, les avocats d'affaires, les concessionnaires d'automobiles ou les politiciens. Prenez la production médiatique quotidienne. Il ne s'agit pas pour les journalistes de «promouvoir la démocratie», mais de quelque chose de plus banal: attirer l'attention (ou les clics) et tout au plus de diffuser leurs propres opinions.

La pandémie a été mauvaise pour la branche sur le plan financier, mais une aubaine pour les journalistes: pour une fois, la pertinence et l'intérêt du grand public coïncidaient largement. Ce n'est pas toujours le cas dans les affaires politiques courantes. Les analyses sobres et les réflexions sur des thèmes complexes sont fatigantes et promettent peu de clics. C'est pourquoi certains médias et politiciens visent l'émotion et exagèrent.

Ces subventions supplémentaires ne changent rien ou presque aux incitations des journalistes et des dirigeants des médias.
Hansueli Schöchli

Mais les gens ne sont pas stupides. Ainsi, la confiance du public dans les médias est plutôt modeste. Selon le dernier sondage fait pour le baromètre des préoccupations de Credit Suisse, les journaux payants jouissent tout de même d'une plus grande confiance qu'«internet» et les journaux gratuits. Néanmoins les journaux payants sont distancés par le Conseil fédéral, la police ou l'armée.

Selon le dernier rapport annuel de l'Université de Zurich sur la qualité des médias (2021), 17% des personnes interrogées se déclarent prêtes à payer pour les informations en ligne. C'est plus que les années précédentes, mais loin des 45% en Norvège.

Si la plupart des gens ne sont pas prêts à payer, par exemple, pour des musiciens de rue, il ne s'agit pas encore d'une «défaillance du marché». Une telle défaillance peut exister dans les médias lorsque, par rapport au bien-être de l'ensemble de la société, «trop peu de reportages sérieux» sont consommés, par exemple sur la politique et l'économie. Il est difficile d'évaluer si c’est le cas.

Il est probable qu'une telle consommation accrue favoriserait la qualité du débat démocratique. Cependant, il est fort douteux que les subventions supplémentaires prévues apportent une amélioration significative dans ce sens. D'une part, pour de nombreux consommateurs potentiels, la peur de se frotter aux analyses politiques et économiques «sérieuses» est probablement moins une question d'argent que de formation et d'intérêt. D'autre part, ces subventions supplémentaires ne changent rien ou presque aux incitations des journalistes et des dirigeants des médias.

Le scénario le plus probable en cas de oui du peuple serait donc à peu près le suivant: Les médias encaissent les subventions supplémentaires et continuent comme avant. Un rapport du Conseil fédéral le disait déjà en 2011 à propos de l'aide indirecte via des réductions de la TVA et de la distribution postale: «L'évaluation de ces mesures montre que les maisons de presse […] sont certes soulagées économiquement, mais que cette forme d'aide n'a aucun effet direct sur le but politique de la diversité journalistique.»


*Résumé du commentaire «Volksabstimmung zum Medienpaket: Und ewig locken die Subventionen», publié le 23 décembre 2021 dans la NZZ.

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Hansueli Schöchli

NZZ Journaliste économique