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La loi en faveur des médias rate sa cible

L'Etat aurait de vraies raisons d'intervenir sur le marché de l'information. Il n'a pas choisi les bonnes. Par Frédéric Lelièvre

Keystone
Les plateformes numériques américaines sont de formidables outils qui se retournent contre les producteurs de contenu.

Dans le cadre du référendum contre la «Loi fédérale sur un train de mesures en faveur des médias», nous publions une série de textes d’opinion, dont celui de L’Agefi.

L’argent du contribuable doit-il subventionner les médias? C’est la question posée par la «Loi fédérale sur un train de mesures en [leur] faveur», contestée par un référendum soumis au vote populaire le 13 février. Le montant s’élève à 151 millions de francs par an, pris sur la redevance radio-TV et sur le budget fédéral, une somme qui s’ajoutera aux 136 millions distribués actuellement.

Pour quelle raison l’Etat devrait-il intervenir davantage sur le marché de l’information? Les partisans du texte évoquent la chute des recettes publicitaires qui menace la production du journalisme de qualité. Ils s’inquiètent de la possible disparition de certains titres alors que les médias sont indispensables au bon fonctionnement de la démocratie.

D’un point de vue libéral, seule une défaillance de marché justifie une intervention de l’Etat. Par exemple lorsqu’un bien indispensable n’est pas fourni par les acteurs privés. Pensons à la défense nationale.

La mise en œuvre de la loi produira à coup sûr de fortes distorsions au sein de la branche.

Dans le cas des médias, les aides prévues corrigent-elles une réelle défaillance? Le train de mesures ratisse trop large pour l’affirmer. Par exemple, il soutient financièrement la distribution des journaux papier par La Poste ou des livreurs privés, alors que la demande numérique ne cesse de grandir. La mise en œuvre de la loi, qui se fera ultérieurement par ordonnances, produira à coup sûr de fortes distorsions au sein de la branche. Entre grands et petits éditeurs, entre médias gratuits et payants.

N’oublions pas qu’une partie des difficultés actuelles vient aussi de éditeurs eux-mêmes, incapables, par exemple, de mutualiser leurs efforts pour financer l’agence de presse nationale. Ou de ceux qui ont séparé leurs très rentables petites annonces de leur activité d’information, alors qu’historiquement les deux s’enrichissaient.

Par ailleurs, la loi fait courir un autre risque: la dépendance accrue des médias à l’Etat. Bien sûr, les éditeurs savent résister aux pressions. Cependant, la hausse des subventions publiques alimentera un climat de suspicion toxique et nuisible au bon fonctionnement, justement, de la démocratie. Cette question est d’autant plus pertinente que la pandémie a vu la place de l’Etat grandir considérablement. L’indépendance des médias à son égard est donc plus importante que jamais.

La défaillance actuelle tient à la position dominante des Google, Facebook, Twitter et autres LinkedIn.

Le marché de l’information dysfonctionne pourtant bien. La défaillance actuelle tient à la position dominante des Google, Facebook, Twitter et autres LinkedIn. Ces plateformes numériques, toutes américaines, utilisent gratuitement du contenu produit par les médias, et captent une grande part des recettes publicitaires en ligne. Pire, les réseaux sociaux alimentent la polarisation des opinions et minent les débats démocratiques dont la Suisse a tant besoin. Hélas, les mesures prévues, en particulier celles supposées accompagner la nécessaire transformation numérique des médias, ne s’attaquent pas à ce problème existentiel.

Des solutions existent pourtant. L’Union européenne l’a par exemple montré avec sa directive sur les droits dits «voisins», qui protègent les producteurs d’information. La Suisse a sur ce sujet beaucoup de retard. Le texte soumis au vote ignore ce problème et le Conseil fédéral ne mettra en consultation un projet pour y remédier qu’à la fin de cette année.

Pour toutes ces raisons, un rejet net de la loi s’impose.

Seul un terrain de jeu équitable permettra aux acteurs de la presse de s’adapter à l’ère numérique. L’enjeu est de taille, nul ne peut le nier. A son échelle, L’Agefi s’emploie également à transformer son modèle d’affaires, en diversifiant ses sources de revenus pour atteindre, à terme, l’équilibre financier. Car cet équilibre reste la meilleure garantie à l’indépendance de l’information.


La version en allemand de ce texte est à lire ici.

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Frédéric Lelièvre

CEO et Rédacteur en chef L'Agefi

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