Transitoire ou durable, l'envolée de l'inflation inquiète

Alors que les banques centrales sont en alerte, les économistes sont divisés sur la durée du phénomène qui a pris son essor avec la reprise conjoncturelle effrénée post-Covid.

Keystone
Un hiver plus rigoureux que prévu pourrait faire monter les prix de l'énergie, tout comme un resserrement des normes environnementales peser sur la fiscalité.

Les prix des biens et services se sont envolés en Suisse et à l'étranger ces derniers mois, faisant ressurgir le spectre d'une forte inflation. Alors que les banques centrales sont en alerte, les économistes sont divisés sur la durée du phénomène qui a pris son essor avec la reprise conjoncturelle effrénée post-Covid.

En Suisse, l'indice des prix à la consommation (IPC) a continuellement accéléré depuis le début de l'année. Alors qu'il se trouvait encore à -0,5% sur un an en janvier, il a grimpé à 1,2% en octobre. Il faut remonter à août 2018 pour retrouver un niveau de prix comparable. Mais on est encore loin des 3,1% atteints en juillet 2008 en pleine crise des "subprime".

A cette date, l'inflation helvétique avait clairement dépassé l'objectif de stabilité des prix définis par la Banque nationale suisse (BNS) d'un IPC "inférieur à 2%".

En octobre, ce sont essentiellement les hydrocarbures qui ont pesé sur la facture. Les tarifs du mazout ont bondi de 50,1% sur un an, ceux de l'essence de 26,3% et le diesel de 21,9%. Pénurie de voitures neuves oblige, les voitures d'occasion se sont renchéries de 7,9%.

Pour Olivier de Berranger, responsable des investissements à La Financière de l'Echiquier, "le déséquilibre entre l'offre et la demande" constitue la "cause fondamentale des tensions inflationnistes actuelles". La reprise fulgurante de la consommation mondiale, après les confinements des premières vagues de Covid-19 en 2020, a en effet mis à rude épreuve les moyens de production et la logistique internationale, provoquant d'importants goulets d'étranglement, notamment dans les semi-conducteurs.

Au vu des traditionnelles campagnes promotionnelles comme le Black Friday ou le Cyber Monday, ainsi que les fêtes de fin d'année génératrices de fortes dépenses de consommation, "il n'y a sans doute guère à attendre, à court terme, d'une modération de la demande. C'est davantage dans les capacités de l'offre à s'ajuster qu'il faut placer ses espoirs", estime ainsi M. de Berranger.

La hausse des prix est mondiale. Mirabaud Banque rappelle ainsi qu'aux Etats-Unis, les prix de certains produits et services se sont envolés: non seulement les produits énergétiques (+49,5%) et les véhicules d'occasion (+26,4%), mais aussi le tabac (+8,5%) ou encore l'alimentation à domicile (+5,4%). "Ces constats sont lourds de sens, car ils montrent que ce n'est pas seulement le prix de l'énergie qui perturbe l'inflation, mais bien d'autres actifs", souligne John Plassard, directeur adjoint de la banque genevoise.

Outre-Atlantique, l'inflation a atteint en octobre 5,0% sur un an (indice PCE), sa plus forte hausse depuis 1990. Dans la zone euro, elle a atteint 4,1%, là aussi à un niveau inégalé en 13 ans.

Pour la suite, les spécialistes s'interrogent sur la trajectoire de l'inflation. N'est-elle que transitoire ou risque-t-elle de se prolonger? La secrétaire américaine au Trésor, Janet Yellen, anticipe ainsi que l'évolution des prix se modère en seconde moitié de 2022. Mais les membres de la Réserve fédérale (Fed) sont divisés.

Attention à l'hiver

Selon UBS, "les prix de certains biens et services fortement impactés par la demande, comme les véhicules d'occasion et les vêtements, ont commencé à se normaliser". Les tarifs de l'énergie devraient aussi se stabiliser, a estimé la banque zurichoise, grâce à la mise en service de nouvelles capacités de production. La pression sur le marché de l'emploi, en manque de main d'oeuvre qualifiée, devrait également se normaliser et les salaires se stabiliser.

Des risques subsistent néanmoins, prévient la banque aux trois clés dans ses perspectives 2022. Un hiver plus rigoureux que prévu pourrait faire monter les prix de l'énergie, tout comme un resserrement des normes environnementales peser sur la fiscalité. Le marché de l'emploi pourrait quant à lui mettre plus de temps pour revenir à la normale, exacerbant la pression sur les salaires.

Une telle situation pourrait avoir un effet négatif sur la demande des consommateurs et les banques centrales pourraient être enclines à "relever les taux d'intérêt trop tôt, trop rapidement et à un niveau trop élevé", avertit UBS.

Les instituts d'émission ne devraient pas se précipiter. Le patron de la Fed, Jerome Powell, a récemment indiqué "utiliser (ses) outils à la fois pour soutenir l'économie et la solidité du marché du travail et pour empêcher la forte inflation de s'enraciner". A la Banque centrale européenne, la présidente Christine Lagarde a estimé qu'il est "très peu probable" que les taux directeurs remontent l'année prochaine.

La Fed avait annoncé qu'elle entamait la normalisation de sa politique monétaire en réduisant ses achats d'actifs. Les économistes d'UBS s'attendent à ce que la banque centrale américaine ne touche pas à ses taux avant 2023. La BCE pourrait réduire davantage ses rachats de dette et attendre encore plus longtemps avant de remonter ses taux.

Face à la prudence sur le front des taux directeurs et une inflation attendue à 0,7% dans la Confédération, la Banque nationale suisse (BNS) devrait elle aussi opter pour la prudence.(AWP/André LEHMANN)

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