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Comment aider les consommateurs d’électricité

Accorder des subsides ne résout pas forcément le problème du coût. Par Cédric Tille

KEYSTONE
«La forte hausse des profits des producteurs d’électricité a entraîné des soupçons d’abus de pouvoir de marché.»

Les ménages et entreprises ont vu – ou vont voir – une hausse substantielle de leur facture d’électricité. Si une subvention ne résout pas le problème, une aide ciblée peut limiter le fardeau sans entraîner une distorsion des comportements.

La forte hausse des profits des producteurs d’électricité a entraîné des soupçons d’abus de pouvoir de marché. Si un tel pouvoir entraîne nécessairement de gros profits, ceux-ci peuvent aussi être causés par d’autres facteurs.

Pas une preuve d’abus

Pour cadrer notre analyse, le graphique ci-dessous montre une représentation schématisée du marché. La ligne verte indique la demande. L’offre avant la crise qui est donnée par la ligne bleue. Elle consiste en deux segments, représentant deux types de producteurs. Une quantité modérée peut être produite par des entreprises aux coûts faibles, comme les ressources hydroélectriques. Elles peuvent fournir une quantité de 8 (tous les chiffres étant à titre indicatif) et rentrent dans leur frais tant que le prix est égal à 2.

Pour produire plus, il faut faire appel à d’autres sources, comme les centrales à gaz. Le coût de production de chaque quantité supplémentaire augmente, ce qui donne la partie droite de l’offre avec une pente positive. L’équilibre est au point A avec un prix de 4 et une quantité de 16. Les producteurs hydroélectriques ont une marge unitaire de 2 (prix de 4 moins coût de 2) pour un profit total de 16. Les producteurs utilisant le gaz ont un profit de 8 (différence entre le prix et la ligne bleue pour les quantités entre 8 et 16). Les consommateurs paient 64.

Que se passe-t-il si le prix du gaz s’envole? Cela n’impacte pas le coût de production hydroélectrique, et donc la partie gauche de l’offre reste inchangée. Le coût de production via des centrales à gaz augmente en revanche fortement. Produire au-delà de 8 devient rapidement très cher, et la partie droite de l’offre devient plus pentue passant de la ligne bleue à la ligne rouge. Le nouvel équilibre est au point B avec un prix de 7 pour une quantité de 13, soit une facture de 91 pour les consommateurs. C’est une excellente nouvelle les producteurs hydroélectriques dont la marge passe de 2 à 5, avec augmentation en conséquence de leurs profits. Les profits des producteurs utilisant le gaz passent de 8 à 12.5.

Sommes-nous en présence d’un abus de marché? Non. Un point clef de l’analyse économique est que le prix est déterminé par le producteur marginal, c’est-à-dire celui qui amène la dernière unité sur le marché. Il a un coût de 7 et ne réalise aucun profit. Mais comme ce prix s’applique à tout le monde, les autres producteurs en bénéficient, simplement par chance.

Comment réduire le coût

Le bonheur des producteurs fait clairement le malheur des consommateurs. Faudrait-il accorder un subside à ces derniers? Cela ne résoudrait rien, car il en résulterait une hausse de la demande (déplacement de la ligne verte vers le haut) et du prix, le subside allant finalement aux producteurs. Ce point a été développé dans un billet précédent.

Faut-il baisser les bras? Non, car il existe une manière de faire qui soulage les finances des consommateurs, tout en les confrontant à la réalité d’une électricité plus chère. Il s’agit simplement d’accorder un subside sur une partie de la consommation. La figure ci-dessous montre un exemple où les consommateurs reçoivent une aide de 3 pour chacune des 10 premières unités consommées, un montant correspondant à la surface hachurée. En d’autres termes, le prix effectivement payé sur ces premières unités reste inchangé à 4. Au-delà de cette quantité, les consommateurs paient le prix plein, et ont donc une incitation à économiser l’électricité. L’équilibre de marché reste au point B.

Attention aux détails de mise en place

A quoi ressemblerait concrètement cette aide? Comme la facture des consommateurs passe de 91 à 61, on pourrait penser qu’il suffit d’accorder un subside de 33%. Surtout pas! Une aide sous cette forme réduit d’un tiers le coût de toute unique achetée, et pas seulement des 10 premières. On se retrouve alors dans le problème indiqué plus haut, à savoir une hausse de la demande et du prix.

Il est important que le montant reçu par les consommateurs ne varie pas avec la quantité qu’ils demandent. L’aide de 30 est versée quelle que soit la quantité utilisée. Concrètement, on pourrait accorder pour 2023 un montant forfaitaire à chaque consommateur selon la quantité d’électricité consommée en 2021. Dans notre exemple, le consommateur paie 64 dans la situation initiale (point A). Une aide de 50% de cette consommation durant la période de crise correspond au subside forfaitaire.

Comment financer? Une possibilité est de prélever une taxe sur les profits des producteurs. Dans notre exemple, elle affecterait avant tout les producteurs à bas coût, qui ont la marge la plus forte. Soyons clair: il ne s’agit aucunement d’une punition pour un comportement abusif des producteurs, mais simplement d’un choix que les acteurs dont les revenus augmentent simplement par chance reversent une partie du gain.

La version anglaise de ce texte peut être lue ici.

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Cédric Tille

Graduate Institute Geneva Professeur d’économie