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Comment lutter efficacement contre l'envolée du prix du litre d'essence?

Réduire les taxes sur le carburant est une fausse bonne idée. Par Cédric Tille.

Keystone
Le prix du litre de carburant dépasse les 2 francs.

La hausse de l’inflation est particulièrement prononcée pour les biens énergétiques et le carburant, dont le prix à augmenté de près de 27% sur les douze derniers mois (contre 2,9% pour l’indice des prix à la consommation dans son ensemble). Faut-il alors réduire les taxes pour soulager le budget des ménages? C’est une fausse bonne idée: le gain n’irait au final pas aux ménages. Des aides plus ciblées aux bas revenus seraient plus indiquées.

Qui bénéficie d’une réduction de taxe?

Si à première vue l’acheteur en bénéficie, ce n’est en fait pas si simple. La figure ci-dessous donne une représentation simplifiée du marché en l’absence de mesure d’aide aux consommateurs. Pour faire simple considérons qu’il n’y a pas de taxe et que le prix payé par les consommateurs va entièrement aux producteurs (considérer qu’il y a initialement une taxe qui est ensuite réduite ne change pas le message). La demande est représentée par la ligne verte et l’offre par la ligne rouge. Le point central est que nous considérons une offre donnée, avec une quantité Q quel que soit le prix. Ce choix est motivé par le fait qu’à court terme l’offre de produits énergétiques réagit peu aux prix.

L’équilibre du marché est donné par l’intersection des deux lignes (point C), pour un prix P_1 et une quantité Q. Le graphique permet aussi de visualiser le bien-être (surplus) des consommateurs (triangle CDE) et les profits des producteurs (carré ABCD, en considérant pour simplifier que le coût de production est zéro).

Considérons à présent un subside qui fait que le prix payé par les consommateurs est plus bas que celui reçu par les producteurs. La figure change alors comme indiqué ci-dessous, en indiquant le prix reçu par les producteurs sur l’axe vertical. Le point central est que la demande se déplace de la ligne verte à la ligne bleue, car un prix donné au producteur correspond alors à un prix plus faible pour les consommateurs, et donc une demande plus élevée.

Le nouvel équilibre est au croisement de l’offre et de la nouvelle demande, soit le point G. A ce point la quantité est inchangée, et le prix reçu par les producteurs a augmenté de P_1 à P_2. Celui payé par les consommateurs n’a pas changé (P_1), car pour absorber la quantité fixe sur le marché il faut que les consommateurs dépensent le même montant qu’avant de leur poche. La différence entre P_2 et P_1 représente le subside.

Qui profite? Pas les consommateurs, car leur bien-être est inchangé (triangle FGH, identique au triangle CDE). Les producteurs en revanchent bénéficient car leurs profits augmentent (carré ABGF). En plus du paiement reçu de la part des consommateurs (carré ABCD comme avant) ils touchent le subside de l’Etat (carré CDFG).

Au final, le subside revient à effectuer un transfert de l’Etat aux producteurs, sans que cela ne change rien pour les consommateurs. La raison est simplement que la quantité est fixée par l’offre, et que le prix va s’ajuster pour que les consommateurs finissent par absorber cette offre. Pour ce faire, les consommateurs doivent faire face à un prix effectif inchangé, et donc le subside est entièrement compensé par une hausse du prix des producteurs.

Le fait de considérer une ligne d’offre verticale peut paraître extrême. Cependant, le raisonnement est similaire si nous prenons une offre qui augmente avec le prix. Le point clef est alors de comparer les sensibilités de la demande et de l’offre au prix (une sensibilité élevée correspond à une ligne plus plate). Tant que la demande est plus sensible au prix que ne l’est l’offre, le subside bénéficie plus aux producteurs qu’aux consommateurs. En d’autres termes, il est inutile de soutenir la demande lorsque le blocage vient de l’offre.

Quelles autres mesures considérer?

Si la baisse des taxes rate sa cible, il n’en demeure pas moins que le problème de la forte hausse des prix demeure. Comme il n’est pas possible d’éviter ce problème dans son ensemble, car il reflète les tensions géopolitiques, la réponse adéquate est d’en limiter l’impact sur les ménages les moins à même d’y faire face.

Deux points sont à prendre en compte. Premièrement, la nourriture et les frais énergétiques représentent une part plus importante du budget des ménages aux revenus faibles. Deuxièmement, ces ménages ont déjà une épargne relativement faible et peuvent donc difficilement financer leurs dépenses en mettant moins de côté.

La réponse adéquate est donc un soutien direct aux ménages les moins bien lotis. Au fond, ceci est similaire à la logique de l’assurance chômage qui cible les gens perdant du pouvoir d’achat. Le fait que la perte vienne d’une hausse des prix plutôt qu’une baisse de revenu ne change pas la logique.

La meilleure option est un transfert lié au revenu, plutôt qu’à des catégories de dépenses. Mais si nous voulons quand même cibler les dépenses comme le carburant, alors nous pouvons faire mieux qu’une réduction de la taxe. Celle-ci après tout bénéficie plus aux gros consommateurs d’énergie, qui ne sont pas les ménages les moins bien lotis. Une alternative serait de réduire temporairement la taxe annuelle des véhicules de manière inversement proportionnelle à la cylindrée. Le soutient irait alors vers les petits véhicules qui sont moins gourmands en énergie, et le plus souvent propriété de ménages modestes.


La version en anglais est disponible ici.

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Cédric Tille

Graduate Institute Geneva Professeur d’économie