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Les paradoxes actuels des marchés obligataires ESG

Une étude révèle que seuls 7% des actifs du trillion détenu par les fonds obligataires déclaré sous l’article 8 – le moins contraignant – sont investis dans des obligations avec un label ESG.

Des fonds obligataires ESG ne détenant aucune obligation avec un label ESG, un gérant de fonds multi-centenaire qui décide d’exclure les actifs liés au gouvernement chinois ou encore la dégradation de la gouvernance en Turquie qui soulève la question de sa compatibilité avec les investissements responsables sont autant de sujets qui animent la sphère ESG. Les opinions diffèrent et soulignent la fragmentation du marché. A cela s’ajoute, dans certains pays, l’imposition par le régulateur de standards qui soulèvent de nouvelles questions. En Europe, la taxonomie impose aux fonds de placement de se catégoriser selon les critères ESG qu’ils appliquent. Une étude d’ABN Amro révèle que seuls 7% des actifs du trillion détenu par les fonds obligataires déclaré sous l’article 8 – le moins contraignant – sont investis dans des obligations avec un label ESG; certains fonds n’en détiennent même aucune.

Est-ce à dire que les fonds se déclarent ESG sans l’être? Si cela est le cas pour certains, ça ne l’est pas pour tous. Certains acteurs de l’industrie privilégient leur propre analyse du modèle d’affaire des sociétés plutôt que de se fier aux labels, l’exercice s’étend aussi aux Etats. Le gestionnaire de fonds hollandais Van Lanschot Kempen exclut les actifs chinois étatiques de ses investissements. L’inclusion de données de gouvernance comme la liberté de la presse ou le niveau de corruption dans son analyse a fait pencher la balance. Le marché a cependant de l’appétit pour les fonds chinois non-gouvernementaux avec un focus environnemental, leurs actifs sous gestion ont plus que doublé l’année dernière. Ce marché pèse désormais 47 milliards de dollars et passe devant les 31 milliards de dollar américains; il reste cependant très loin derrière les 325 milliards de dollars européens. Les engagements de la Chine envers la neutralité carbone ont payé et les investisseurs ont été attirés et… récompensés: les fonds chinois gagnent 15% sur les 12 derniers mois alors que leurs homologues américains perdent -7,2%!

Et il ne faut pas s’y tromper: l’ESG pèse dans la balance mais la performance aussi. L’accueil que fera le marché à des produits qui excluent les obligations d’Etat chinoises, alors que les avantages financiers sont là, sera intéressant. Si nombre d’investisseurs restera actif sur ce marché, la réponse est plus floue pour les obligations turques. Malgré sa posture de médiatrice entre la Russie et l’Ukraine, la Turquie continue de s’enfoncer sur un chemin de gouvernance qui inquiète. Au point que la prime de risque apparemment avantageuse offerte par la Turquie au regard de son faible endettement interroge: elle pourrait ne pas être suffisante pour compenser la hausse de ce risque. Alors que sur le plan de la «morale», l’ajout de critères ESG aurait pu laisser croire à une simplification des processus de décisions, elle augmente la complexité de l’analyse. S’il y a une chose cependant qui reste stable, quel que soit le nombre de facteur, c’est que l’investisseur ESG reste un investisseur, il a juste davantage de questions à se poser.

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Catherine Reichlin

Banque Mirabaud Responsable de la recherche financière