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Une impasse politique à reconnaître

Fortifier les frontières n'apporte pas la bonne réponse à la crise des migrants en Méditerranée. Par Jacques Neirynck

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«En 2022, 1953 migrants ont perdu la vie ou ont disparu en tentant la traversée de la Méditerranée, selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR). Depuis 2015, la barre des 20.000 a été dépassée.»

1953 migrants ont perdu la vie ou ont disparu en tentant la traversée de la Méditerranée au cours de 2022, selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR). Depuis 2015, la barre des 20.000 a été dépassée.

C’est du même ordre de grandeur que le nombre de juifs refoulés à la frontière suisse pendant la guerre. Cela prépare donc d’exquis remords futurs, ceux qui arrivent trop tard pour ressusciter les morts mais à temps pour satisfaire des consciences délicates. Ces morts ne nous laissent pas indifférents, puisque nous nous lamentons en temps réel.

A titre d’utopie, on pourrait envisager une politique de large accueil à l’égard de tout requérant d’asile politique ou de réfugié économique: après tout, que l’on meure de faim, de maladie ou sous les balles, le résultat est le même. Mais il s’agit d’un rêve puisque l’Europe ne pourrait pas accueillir les quelques dizaines ou centaines de millions d’Africains qui désirent quitter leur continent.

Le défi consiste à les débarrasser de cette pulsion, qui les pousse à risquer leur vie, en améliorant leurs conditions de vie dans leur pays d’origine. Mais comment? Car la gouvernance de l’Afrique laisse à désirer: corruption, guerres civiles, famines, pénurie de soins de santé, illettrisme, pauvreté.

L’utopie symétrique consisterait à retourner à une forme bénigne de colonisation. Certes, durant la première moitié du siècle passé, cette administration forcée a assuré la paix entre les ethnies, l’amélioration de la santé, de la formation, du niveau de vie des populations colonisées. De cette époque datent hôpitaux, écoles, routes, ports, aérodromes. Néanmoins, ces progrès matériels furent ressentis comme une compensation dérisoire au regard de la perte de liberté et de dignité des Africains, ce qui déclencha la vague de décolonisation à partir de 1960.

La colonisation était sans doute une erreur, mais la décolonisation précipitée et improvisée en fut une autre
Jacques Neirynck

Il est trop tard pour déplorer aujourd’hui les relations qui furent celles de l’Europe et de l’Afrique. La colonisation était sans doute une erreur, mais la décolonisation précipitée et improvisée en fut une autre. Les Africains en sont réduits à honnir leurs propres gouvernements et à fuir leur pays sans trouver de pays accueillant.

La mauvaise solution (qui sera choisie) consistera à fortifier les frontières de l’Europe par des barbelés, des patrouilles, des miradors, des radars. Le problème restera entier: en supprimant la possibilité de s’évader de l’Afrique, l’Europe choisira de les laisser dépérir sur place plutôt que de se noyer en vue de ses rivages. Comme cela posera moins de problèmes de conscience, c’est peut-être le but de l’opération médiatique et politique.

Mais l’Europe se contredit ainsi. La loi internationale oblige tout navire voisin à se porter au secours d’une embarcation en péril, de sauver les passagers et de les débarquer dans le port le plus proche. C’est ce que les marines nationales ne font pas, c’est ce qu’on interdit aux vaisseaux des ONG.

Et donc, il n’y a pas de solution, sinon des bonnes paroles et des lamentations à profusion. Il faut savoir admettre qu’en politique il existe des problèmes sans solutions acceptables. C’est une leçon indispensable. A forcer une solution, on ne peut qu’empirer la situation.

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Jacques Neirynck

Ancien conseiller national