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La liberté mérite mieux que la censure

INFUSION DE LIBERTÉ. Une mesure a frappé l’amoureux des libertés que je suis: la décision par l’Union européenne de censurer deux chaînes d’information russe. Par Diego Taboada

Keystone
La censure, comme celle de l'UE contre les médias russe RT et Spoutnik, est-elle le moyen adéquat pour défendre la liberté?, s'interroge Diego Taboada.

Alors que la levée des mesures sanitaires nous faisait à nouveau goûter à la liberté, la guerre lancée par la Russie en Ukraine est venue couper court à l’enthousiasme collectif. Après les défis pour la santé posés par la pandémie, la paix et la sécurité que nous prenions pour acquises, semblent aussi ne tenir qu’à un fil.

Ces deux crises ont un dénominateur commun: la menace qu’elles font planer sur les libertés. D’une part, une menace interne imposée par nos propres gouvernements à travers les restrictions sanitaires. De l’autre, une menace externe d’une puissance qui, en agressant un pays tiers, transgresse tous les principes pacifiques libéraux et l’ordre international basé sur le droit.

La communauté internationale a répondu à cette invasion. Dans la foulée des diverses sanctions économiques, une mesure a particulièrement frappé l’amoureux des libertés que je suis: la décision par l’Union européenne de censurer les chaînes d’information russe RT (ex-Russia Today) et Spoutnik. Présentée comme une mesure de protection, elle répond au désir de lutter contre la propagande et la désinformation russe visant à infiltrer nos sociétés de l’intérieur.

La censure comme acte de légitime défense?

Cette mesure suscite une interrogation: la censure est-elle le moyen adéquat pour défendre la liberté? Le libéralisme s’oppose traditionnellement à tout type de censure. Les opinions et croyances sont garanties dans une société libérale. Les libéraux, de John Locke à Karl Popper, défendent que la vérité se découvre grâce à la réfutation possible de tous les arguments. C’est pourquoi les idées doivent être en concurrence. Seul le débat, la dispute et l’épreuve des faits permettent de démontrer qu’une théorie ne correspond pas à la réalité, et non son bannissement de l’espace public.

Mais en permettant que les ennemis de la liberté diffusent à dessein des fausses informations afin de déstabiliser les démocraties occidentales, ne prenons-nous pas le risque de voir la liberté disparaître? Comment réagir face à des forces hostiles qui utilisent les vertus du système pour le détruire de l’intérieur? Dans La société ouverte et ses ennemis, le philosophe Karl Popper défend un droit à ne pas tolérer l’intolérant. Afin de sauvegarder ses valeurs, les sociétés libres devraient se réserver le droit d’interdire l’expression de certaines idées ou théories. Non pas en fonction du degré d’intolérance exprimée, mais si l’opinion met en danger la possibilité d’évoluer dans une société tolérante. Il n’est pas certain que les problèmes posés par les chaînes d’information russes entrent dans ce cas de figure.

Les dérives de la censure

La traduction pratique de cet acte de légitime défense intolérant implique toutefois des dérives. En France, une commission a été instituée pour lutter contre le complotisme et les fake news. Or, une affirmation fausse peut devenir plausible après coup. Au début de la pandémie, la théorie d’une possible fuite d’un laboratoire de Wuhan a largement été considérée comme saugrenue et complotiste. Elle s’est révélée être une explication envisageable quelques mois plus tard. Comment découvrir la vérité si certaines opinions sont a priori écartées?

En outre, parler de censure revient à se demander: qui doit censurer? Face à la pression du législateur pour contrôler les fausses informations qui se relaient sur leurs réseaux, Twitter, Facebook et consorts prennent désormais des mesures. Rappelons la suspension du compte de Donald Trump suite à l’assaut au Capitole. D’aucuns diront que les GAFA se sont alignés avec les intérêts de la démocratie. Mais qu’arriverait-il si un jour ces entreprises choisissent le «mauvais camp»? Qu’une société privée ait le pouvoir de choisir qui a le droit de s’exprimer pose des questions.

Vivre dans des sociétés libres et prospères nous a donné la fausse impression que la liberté est un dû
Diego Taboada

Enfin, la censure peut se révéler contre-productive. L’interdiction des chaînes russes en Europe a causé à son tour la censure des médias européens en Russie, privant ainsi les citoyens russes de sources d’information fiables. Mais surtout, les idées qu’on pouvait remettre en question de manière rationnelle dans l’arène commune deviennent clandestines. Elles sont alors encore plus néfastes. Hors d’atteinte, la possibilité de réfutation et la culture de l’échange disparaissent.

Vivre dans des sociétés libres et prospères nous a donné la fausse impression que la liberté est un dû. Or, les événements de ces dernières années nous ont démontré que nos libertés étaient bien loin d’être acquises. Les amoureux de la liberté se doivent être non seulement vigilants, mais offensifs pour préserver ce bien précieux. Mais il s’agit de mener ce combat sans renoncer à nos valeurs fondamentales. En appliquant la censure, on prend le risque que le remède soit pire que le mal initial, la désinformation, contre lequel on souhaite lutter.

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Diego Taboada

Liber-thé Cofondateur

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