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Chapitre deux: En Suisse, pour les Suisses et seulement les Suisses

La banque d’affaires n’est plus ce qu’elle était. Une série spéciale rédigée par Eric Maire sur la base de son expérience d'entrepreneur.

Le marché bancaire est donc en crise, car aucune entreprise en Occident ne peut fonctionner sans comptes auprès d’une banque. Les coûts internes de gestion ainsi que les coûts, souvent cachés des entreprises pour gérer leur relation bancaire, deviennent exorbitants et de plus en plus hasardeux.

En effet, les changements récurrents imposés par les régulateurs financiers se répercutent sur les banques. Par exemple, leurs clients peuvent se voir couper de tout accès à leurs liquidités en raison d’une seule transaction usuelle qui tout d’un coup est susceptible d’être interprétée comme frauduleuse par la banque, sans parler des transactions non usuelles de nouveaux clients. En conséquence, cette situation ne permet plus de maintenir une vision stratégique à long terme, ce qui impose aux acteurs de s’adapter en permanence, et de multiplier les partenaires bancaires pour éviter que si la relation se dégrade avec l’un, d’autres puissent prendre le relais (comme il faut maintenant au moins deux à six mois pour ouvrir une relation bancaire, il faut anticiper).

Une transparence intrusive qui oblige les propriétaires à être totalement mis à nu
Eric Maire

Gérer les partenaires bancaires demande donc de plus en plus d’expertise et nécessite des dispositions particulières au sein du conseil d’administration et de la direction de l’entreprise. Pas seulement pour la gestion des crédits, du Forex ou des divers services d’affacturage, mais bien pour roder un dialogue et présenter une transparence intrusive qui oblige les propriétaires à être totalement mis à nu.

Le plus difficile à nos yeux est la profondeur et la granularité des questions qui n’ont souvent aucune relation avec l’entreprise ou ses membres et malheureusement sans la délicatesse historique qu’étaient nos banquiers. Il faut mettre en exergue l’importance qualitative des réponses données. En effet, si les informations sont fausses ou mal interprétées, soit que la question posée est incompréhensible ou impossible à répondre ou que la réponse donnée ne correspond pas à l’attente du département de la conformité de la banque, les dirigeants de l’entreprise peuvent être tenus légalement responsables par le système si une «affaire» venait à émerger.

Il faut préciser qu’une entreprise existante ayant des relations bancaires fructueuses avec une banque sera évidemment moins confrontée à ces problèmes. Néanmoins il ne faut pas sous-estimer les revirements stratégiques des banques en fonction de leur recherche de profit, les vouant à se repositionner sur le marché et donc renoncer à telle ou telle clientèle. Les sociétés nouvelles ou en création sont, quant à elles, confrontées à de très grandes difficultés, voire elles ne peuvent plus avoir de relation bancaire en Suisse.

L’augmentation des règles et des dispositions de compliance oblige les banques à abandonner les marchés dits internationaux
Eric Maire

Entrée en vigueur au 1er janvier 2020, la nouvelle Convention révisée relative à l’obligation de diligence des banques (CDB 20, notamment la lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme) et qui coïncide avec l’ordonnance révisée de la Finma sur le blanchiment d’argent a fondamentalement changé la manière dont les banques travaillent. Ces dernières dispositions étaient attendues et donc sans surprises. Les banques suisses ont dû s’exécuter. La majeure partie de celles contactées entre septembre 2020 et fin 2021 disent clairement que l’augmentation des règles et des dispositions de compliance les oblige à abandonner les marchés dits internationaux.

La notion de marché international est cependant vague. Certaines banques ne se prononcent pas lorsqu’il est demandé quels pays elles acceptent, comme les pays limitrophes à la suisse par exemple, à l’instar des pays que nous pouvons comprendre comme compliqués (Etats-Unis, Russie, Israël, Chine, etc.).

L’interprétation de cette notion se conjugue en deux temps. Le premier concerne le ou les bénéficiaire(s) final(aux) des actions d’une société (appelé(s) les ayants droit économiques). En fonction des nationalités, les contraintes sont lourdes et demandent de vraies expertises coûteuses pour confirmer la probité de la personne et des fonds. Les petites banques ne peuvent plus se permettre ces coûts qui ne peuvent pas être répercutés sur le client.

Le second temps est celui des transactions financières entre la Suisse et l’étranger. Là aussi, d’une manière générale il est complexe de comprendre la position des banques, qui doivent à la fois assurer que les montants crédités soient propres, mais aussi que les montants versés ne servent pas à financer du terrorisme. Il faut bien comprendre que le fait d’avoir une bonne relation depuis longtemps avec une banque ne vous offrira pas plus de facilité si vous ouvrez de nouveaux marchés à l’étranger. La clé sera de connaître au mieux les volumes en nombre de transactions et le montant moyen de chaque transaction.

L’incertitude de la banque liée aux risques auxquels elle s’expose en autorisant vos transactions implique qu’elle doit avoir pris toutes les mesures pour assurer la «propreté» de votre activité, mais aussi de vos clients et fournisseurs, ce qui est, pour beaucoup de petites entreprises, impossible à planifier et prédire. Votre incapacité à définir ces montants vous met déjà en position de faiblesse, car imprédictible pour la banque, votre indice de risque devient important.

Il faut rappeler que le 95% des entreprises sont composées en moyenne de 5 personnes
Eric Maire

Pour un pays qui fait un franc sur deux à l’étranger, qui a des accords bilatéraux avec plus de 170 pays dans le monde et dont il faut rappeler que le 95% des entreprises sont composées en moyenne de 5 personnes, les nouvelles réglementations de compliance imposées par le régulateur posent de sérieux problèmes pour l’avenir de l’économie suisse.

Nous pouvons donc affirmer que la plupart des banques dites «petites» ou «moyennes» ne s’intéressent plus au marché international (dans les deux sens indiqués ci-dessus) pour nos petites entreprises. En effet, l’augmentation des frais interne pour couvrir les procédures MLA et KYC ainsi que l’ouverture d’une relation bancaire, oblige les banques à ne plus servir ces clients. La plupart des banques suisses se concentrent maintenant sur le marché suisse, exclusivement pour des Suisses. Une concurrence énorme a donc débuté sur le marché intérieur suisse, il y a d’évidence trop d’acteurs.

Prochain chapitre: Des intérêts contradictoires

Une série spéciale en huit chapitres

Eric Maire n’est pas banquier, mais il en côtoie dans sa vie professionnelle depuis plus de 25 ans. Administrateur d’une vingtaine de sociétés, il a été amené à contacter la majeure partie des banques en Suisse romande au cours de l’année 2021. Il tentait d’ouvrir des relations bancaires pour des sociétés établies en Suisse, soit déjà existantes, soit en création par des actionnaires étrangers. Eric Maire a aussi interrogé d’autres entrepreneurs, anciens banquiers et experts dans ce milieu. Il tire de cette expérience un grand texte d’analyse sur ce marché toujours plus régulé, vu par un entrepreneur. L’Agefi le publie cet été en huit chapitres.

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Eric Maire

Swissawa Founder & CEO

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