Distribuer les vaccins Covid-19, les logisticiens suisses sont prêts

Les contraintes de température allant jusqu’à -70°C ont été maîtrisées pour le transport aérien comme routier. En Suisse, l’armée s’apprête à jouer un rôle clé dans la chaîne logistique.

Le transporteur suisse Kuehne+Nagel a été chargé mardi par le gouvernement de Rhénanie du Nord-Westphalie en Allemagne de la logistique de transport des vaccins Covid-19.

écrit avec Christian Affolter

«Nous sommes prêts pour la distribution des vaccins en Suisse et en Europe. Il ne manque que l’homologation du vaccin en cours de production.» En attendant l'autorisation de Swissmedic, Kuehne+Nagel, un des spécialistes suisses de la logistiques se tient dans les starting-blocks, assure son responsable médias Dominique Nadelhofer. D'autres, comme Planzer, sont également parés à agir.

Trois vaccins contre le Covid-19 s’apprêtent à arriver sur les marchés occidentaux. Celui de Pfizer/BioNTech est même déjà utilisé au Royaume-Uni, aux Etats-Unis et au Canada. Ces vaccins imposent de nouveaux défis logistiques même au sein d’une catégorie de produits qui exige déjà souvent le maintien de la chaîne du froid. Pour l’exemple le plus extrême, le vaccin de Pfizer/BioNTech, il faut maintenir une température à -70°C sur une bonne partie de la chaîne logistique. Celui de Moderna est un peu moins exigeant, mais demande tout de même des températures de congélateur pour une conservation de six mois. Finalement, le vaccin d’AstraZeneca est le plus facile à gérer pour la distribution. 

Les acteurs de la chaîne logistique n’ont jusqu’ici pas eu à transporter de telles quantités de marchandises à des températures aussi extrêmes. La glace carbonique, combinée à des boîtes isolantes à températures surveillées en permanence, offre cependant une solution efficace. Et d’ici 2022, les autres vaccins disponibles sur le marché seront maintenus à des températures comprises entre +2°C et +8°C, identiques à celles des vaccins standards, selon la Fiata (Fédération internationale des associations de transitaires et assimilés). 

Chacun des camions du cinquième transporteur routier européen peut transporter jusqu’à deux millions de doses conditionnés sur une quinzaine de palettes qui contient chacune 150.000 doses.

Les vaccins produits en Europe transportés par la route 

En Europe, la gestion des vaccins se fera au niveau national et les expéditions se feront principalement par la route. L’usine belge de Puurs est en première ligne pour contribuer à la production d’une partie des 1,3 milliard de doses promises par Pfizer et son partenaire allemand BioNTech. Et les premiers camions ont déjà quitté la Belgique pour le Royaume-Uni. Mais le risque de congestion du trafic liée au Brexit est réel et les avions militaires britanniques pourraient alors prendre le relais. La chaîne logistique de l’américain Moderna débute pour sa part à Viège où le principe actif du vaccin est développé sur le site de fabrication de Lonza, avant d’être transféré par camion en Espagne pour la mise en flacon, prêt pour l’approvisionnement en Europe. 

Kuehne+Nagel vient notamment d’être chargé par le Ministère du travail, de la santé et des affaires sociales de Rhénanie du Nord-Westphalie de la logistique de transport des vaccins Covid-19. Selon un communiqué publié ce mardi, les doses seront livrées au centre de distribution central de l'Etat exploité par Kühne+Nagel, puis stockées dans des dosettes thermiques, reconditionnées en plus petites quantités et distribuées quotidiennement de manière garantie à 53 centres de vaccination et autres établissements de santé dans toute la Rhénanie du Nord-Westphalie, Land le plus peuplé d'Allemagne. 

A la glace carbonique qui dégage du monoxyde de carbone, le groupe logistique préfère l’option des coussinets de refroidissement, plus écologiques. Selon le cinquième transporteur routier européen, chacun de ses camions peut transporter jusqu’à deux millions de doses conditionnés sur une quinzaine de palettes qui contient chacune 150.000 doses. «De telles quantités sont aisées à transporter», soutient Dominique Nadelhofer. 

Le groupe schwyzois dispose de 200 camions frigorifiques dédiés à la pharma. Un secteur stratégique bien qu’il représente moins de 10% des activités du groupe aux 25 milliards de francs de chiffre d’affaires et 80.000 collaborateurs. Kuehne+Nagel a aussi investi mondialement dans 230 stations de logistique certifiées pour la pharma sur plus de dix ans.  

L'armée suisse s'est procurée des équipements de refroidissement, de congélation et d’ultra-congélation spécialement pour le défi logistique du vaccin Covid-19.

Défis sécuritaires et armée suisse 

En Suisse, l’armée s’est déjà préparée à former un maillon essentiel dans la chaîne logistique garantissant l’approvisionnement en vaccins de la population. A cette fin, elle a acquis des équipements de refroidissement, de congélation et d’ultra-congélation. Son porte-parole, Stefan Hofer, précise que «des transports à des températures très basses ne sont pas complètement nouveaux, mais les quantités sont nettement plus élevées avec les vaccins Covid-19.» Il n’exclut cependant pas que dans certaines circonstances, l’armée ait recours à des prestataires privés. Le chef de la pharmacie de l’armée Daniel Aeschbach précise: «nous serons prêts à livrer sans délai dès que les vaccins seront arrivés chez nous et auront été approuvés». 

Un document paru début décembre indique clairement la part que l’armée entend assurer: «Elle reçoit les produits des fabricants, les stocke et les transporte jusqu’aux points de livraison cantonaux». Les lieux de stockage sont tenus secrets. L’armée ne s’est pas vraiment exprimée davantage sur l’aspect sécuritaire, qui reste un élément clé dans l’organisation de la chaîne logistique. La cyberattaque, révélée la semaine dernière, qui a mené au piratage de documents de Pfizer rappelle en tout cas que ces transports ne sont pas sans risque.  

Les spécialistes de la logistique des médicaments pourraient prendre en charge au moins une partie de la distribution fine en Suisse. Chez le transporteur Planzer, le responsable de la logistique Willi Gärtner relève qu’il dispose des équipements correspondant aux plages de températures requises, «sauf pour les températures très basses. Mais en ayant recours à de la glace carbonique, cela devient un transport tout à fait normal. En revanche, pour manipuler correctement cette matière, nos collaborateurs doivent être formés.» Planzer interviendrait dans la chaîne sur demande d’un canton. Face à la tâche, Willi Gärtner se montre très confiant: «En Suisse, nous avons les infrastructures nécessaires pour relever ces défis logistiques.» 

Les distributeurs traditionnels de produits pharmaceutiques pourraient également être mis à contribution. Pour l’heure, Galenica se prépare aux exigences très différentes que représentent ces trois vaccins, souligne le porte-parole du groupe, Patrick Fehlmann. Impossible de savoir toutefois à ce stade si un ou plusieurs cantons feront appel aux services de Galenica. «Nous avons les possibilités pour les soutenir», relève Patrick Fehlmann. Il ne manque plus que l’homologation d’un ou plusieurs vaccins par Swissmedic.

Le transport aérien des vaccins est dominé pour l’heure par les transporteurs intégrés

Au niveau mondial, le transport du vaccin sera assuré à part égale entre l’aérien et le routier. La campagne de vaccination mondiale, qui vise l’immunité collective (70%, selon le consensus) d’ici les deux prochaines années, concernera 7,8 milliards de personnes et nécessitera entre 11 et 15 milliards de doses. Selon Kuehne+Nagel, qui est aussi le deuxième transporteur aérien mondial, les 15 milliards de doses représentent 65.000 tonnes de fret aérien, qui nécessiteraient moins de 1000 avions type Boeing 747 cargo remplis à 70%, sur deux ans, soit 1% du fret aérien de l’année 2019.

Pour l’unique vaccin (Pfizer) en cours de distribution à ce jour et qui doit impérativement être conservé à -70 degrés, les seuls acteurs capables de relever le défi logistique aérien sont les transporteurs intégrés. Avec leur maîtrise de toute la chaîne d’approvisionnement pour ce type particulier de produits, ils domineront la première vague de distribution, inscrite à l’agenda de l’année 2021 et déjà démarrée aux Etats-Unis et au Royaume-Uni. Stéphane Graber, directeur général de la FIATA, dont le siège a déménagé de Zürich à Genève en début d’année (fédération regroupant les associations nationales de transitaires et quelques milliers d’entreprises de la logistique dans le monde) le reconnaît: «Les intégrateurs tels que DHL, FedEx et la Garde nationale américaine notamment jouent un rôle majeur à ce stade de la distribution, car les vaccins seront acheminés en petits lots sous des conditions particulières plutôt qu’en grands conteneurs.»

A l’instar de Kuehne+Nagel, il n’existe qu’un nombre limité de sociétés multinationales de transport de fret qui travaillent déjà avec des entreprises pharmaceutiques et possèdent l'expertise nécessaire. Il faudra donc attendre le développement de plusieurs vaccins aux contraintes logistiques moins fortes, puis leur distribution lors de la deuxième vague de distribution, prévue en 2022 et 2023, pour que d’autres transitaires plus traditionnels interviennent. Et Stéphane Graber de nuancer: «Ce ne sera pas le business du siècle pour les membres de la fédération, soit 40.000 membres dans 150 pays. La Fiata, seule organisation internationale représentant le transport de fret aérien, routier, ferroviaire et maritime, a surtout dans cette lutte contre la pandémie, une démarche de responsabilité sociale. Elle est la seule à pouvoir relever le défi du transport multimodal et du dernier kilomètre.»

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Elsa Floret