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Andrea Pfeifer: «Ce qui m’a le plus étonnée en Suisse, c’est l’esprit de liberté»

Grand entretien. Andrea Pfeifer, CEO d’AC Immune depuis 2003, décrypte ce qui fait de la Suisse une terre fertile pour les entrepreneurs. Et aussi ce qui pourrait y être amélioré.

Andrea Pfeifer. «La décision de réaliser notre entrée en Bourse (IPO) au Nasdaq en 2016 a été la bonne.»(David Wagnières)
C’est une entrepreneuse passionnée et à la trajectoire hors du commun. Passionnée par un combat. contre la maladie d’Alzheimer- Hors du commun par son parcours académique puis en entreprise, lorsqu’elle prend le risque de quitter Nestlé où elle dirigeait près de 600 personnes pour repartir de zéro et lancer sa propre entreprise, AC Immune. Andrea Pfeifer illustre aussi ces personnalités qui viennent apporter leur énergie et leurs compétences à la Suisse, et contribuent à la renommée scientifique, technique et économique du pays. C’est aussi une femme déterminée qui ne baisse pas les bras lorsque les traitements que développe sa société ne délivrent pas les résultats espérés. Pour les 70 ans de L’Agefi, elle parle de son parcours, du libéralisme, et de la crise du coronavirus. Le libéralisme est considéré comme un facteur clé dans la création de richesse et de prospérité. Il est aussi dans l’ADN de L’Agefi. Et pour vous? Comparons vos débuts chez Nestlé en 1989, l’année de la chute du mur de Berlin, puis en 2003, le lancement de votre entreprise avec AC Immune. Diriez-vous que vous bénéficiez aujourd’hui du même niveau de liberté économique? De l’année 1989, lorsque j’ai décidé de quitter les Etats-Unis où je travaillais pour le National Cancer Institute, pour m’installer en Suisse suite aux problèmes de santé de mes parents en Allemagne, je garde en mémoire chaque instant de l’annonce de la chute du mur de Berlin. Incrédule, je regardais les premières images à la télévision et je partageais la joie de mes collègues américains qui s’emballaient devant cet événement historique. A l’époque je n’arrivais pas à y croire. C’était un dénouement si improbable. J’admire Helmut Kohl, qui a su prendre la décision au bon moment pour changer le monde. Ce 9 novembre 1989 symbolise cet élan incroyable vers le libéralisme.  Alors que la voie était toute tracée pour moi aux Etats-Unis où j’allais devenir professeure, j’arrive donc en Suisse avec la ferme intention de n’y rester que deux ans, après m’être aussi occupée de mes parents. Moins de dix ans plus tard, en 1998, je dirigeais la recherche chez Nestlé et s’ouvrait à moi la possibilité d’une carrière unique.  En termes de liberté économique, quel parallèle faites-vous entre la Suisse, où vous êtes naturalisée il y a trois ans, et les Etats-Unis, où vous avez fini vos études? L’image que j’avais de la Suisse remonte à mon enfance durant laquelle mes parents m’emmenaient chaque été en vacances à Montreux à l’hôtel Signal. Certes, le bord du lac était joli, mais la ville beaucoup trop petite. Jamais je n’aurais pu m’imaginer que je reviendrai y vivre un jour! Même mon père n’a pas voulu me croire lors de ma nomination chez Nestlé à Vevey. Tout de suite j’ai acheté une maison avec vue sur le lac – c’était abordable à cette époque – mais ma voiture immatriculée en Allemagne n’a pas été très bien accueillie.  Ce qui m’a le plus étonnée ici et je dois aussi dire le plus motivée, c’est l’esprit très international, l’esprit de liberté, l’ouverture envers toutes les religions, la recherche de la performance, la paix depuis plus de 500 ans et le plurilinguisme. A l’époque, la langue française avait plus d’influence qu’aujourd’hui et j’ai fait des efforts pour l’apprendre, dans un souci d’intégration. Je me souviens de mon émotion ressentie lors du lancement du yaourt LC1 à Paris dans une conférence de presse tout en français. J’ai toujours admiré l’Amérique. Les Etats-Unis sont un pays idyllique pour la science et la recherche médicale, qui fournissent de nombreux prix Nobel en médecine. Pour la biotech, les opportunités sont immenses. Une grande partie de mes connaissances date de mes années aux Etats-Unis. Mais, malheureusement, la situation a drastiquement changé et il est difficile pour moi de constater ce que deviennent les Etats-Unis depuis une année. Si l’Amérique continue sur cette voie, elle va perdre son leadership.  Et l’Allemagne, pays de votre naissance? Lorsque nous avons décidé de créer AC Immune en 2003, plusieurs villes étaient en lice: Bonn (bien positionnée dans les neurosciences), Boston (déjà en pointe), Strasbourg (ville d’un des cofondateurs d’AC Immune, Jean-Marie Lehn, prix Nobel de chimie en 1987) et Lausanne (où j’encadrais des doctorants). Très liée à Patrick Aebischer, le président de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) – nous avions commencé en même temps – j’ai décidé qu’AC Immune aurait son quartier général à l’Innovation Park de l’EPFL. Autant la Suisse est flexible en termes de contrats de travail, autant l’Allemagne fait preuve d’une grande rigidité en la matière. Les Allemands sont très orientés ingénierie, mais très peu orientés entrepreneuriat et malheureusement, encore aujourd’hui, il n’y a qu’un nombre limité de biotech allemandes ayant un impact important dans le secteur. Les libertés économiques ne se limitent pas à un cadre juridique. C’est aussi une question d’argent. Sans capital, on ne peut pas aller très loin, n’est-ce pas? Absolument et c’est là que les Etats-Unis sont indétrônables. Les investisseurs biotech disposent de davantage d’expériences et de liquidités substantielles. Le cluster de Boston avec Harvard conserve une force fondamentale que l’on ne peut ignorer. La décision de réaliser notre entrée en Bourse (IPO) au Nasdaq en 2016 a été la bonne. Si c’était à refaire aujourd’hui, j’intégrerais les investisseurs américains déjà lors de nos levées de fonds pré-IPO. Il y a plus d’investisseurs spécialisés dans les biotechnologies aux Etats-Unis qu’en Europe. En Suisse, si nous devons redoubler d’efforts pour nous faire connaître, nous pouvons compter sur nos investisseurs historiques. Quelle est votre évaluation de la mise en Bourse d’AC Immune? Lorsque vous prenez en compte la pression de la publication des résultats ou la pression du cours de l’action. Le 31 janvier 2019, le titre a perdu 60% de sa valeur, passant de 11 à 4 dollars en une journée après l’échec de votre principal essai clinique de votre traitement contre la maladie d’Alzheimer... Notre introduction en Bourse a été une étape très importante. Cela marque la reconnaissance internationale de la société et une occasion unique de la faire connaître aux investisseurs. Notre cotation est sous-évaluée. En effet, notre pipeline clinique et pré-clinique et les partenariats avec les big pharmas méritent que le cours soit plus haut. Dès qu’un projet aboutira, AC Immune retrouvera une meilleure valorisation. Je ne m’inquiète pas trop.  Mais c’est vrai, la pression des marchés a été très forte ce 31 janvier 2019, date que je n’oublierai jamais. Les investisseurs étaient fâchés. Nous avons dû leur expliquer la situation. Dans mon rôle de dirigeante, j’ai dû créer en quelques jours un nouveau plan stratégique pour AC Immune (une feuille de route) vers des traitements efficaces. Il fallait trouver une nouvelle direction pour nos investisseurs et pour nos équipes en interne. Et ce plan a été bénéfique pour toute l’industrie. Il a repositionné la recherche sur Alzheimer avec cinq points axés sur l’importance d’une population plus homogène dans les essais cliniques, traiter la maladie plus tôt,  la nécessité de développer la médecine de précision ou de cibler la protéine Tau ainsi que la neuroinflammation. Mais ma déception a été à la hauteur de ma conviction du succès de notre phase 3, après une phase 2 si encourageante. Réussir à créer un médicament contre Alzheimer était le rêve de ma vie. Ce rêve s’éloignait alors. Mais la société tient ses objectifs et progresse dans ses recherches.

«L’effet collatéral de la Covid-19 sur la population et sur son état de santé mentale constitue pour moi une cause mondiale»

Nous vivons une époque très spéciale avec cette Covid-19. Beaucoup de personnes sont infectées, mais il y a peu de décès, tandis que le nombre d’hospitalisations reste sous contrôle. Faisons-nous bien les choses en termes de coûts économiques ou d’allocation des ressources?  Nous devons résoudre ce problème mondial, qui dépasse celui du sida. Nous sommes face à un problème majeur depuis les guerres. L’industrie pharmaceutique peut faire la différence. Dans cette situation de grande souffrance pour les populations, se dégage une opportunité, une chance pour nous, chercheurs. Nous sommes tous dévoués pour contribuer à l’amélioration de la situation. En Suisse, la crise sanitaire a été bien gérée. Nous sommes en contact étroit avec le ministre de la Santé Alain Berset pour lui apporter tout notre soutien. A mon avis, l’allocation des ressources mises à disposition pour gérer la crise est pertinente et le coût économique lié est le bon. Notre plateforme technologique peut aider à trouver un remède contre cette maladie.Il faut penser aux prochaines pandémies pour lesquelles nous serons ainsi mieux préparés. Au-delà du coût économique visible, l’impact sur la santé mentale n’est pas à négliger comme ses conséquences sur la dépression des citoyens, à plus long terme. N’y a-t-il pas d’autres maladies, comme celle d’Alzheimer, qui tuent ou affectent plus de gens? Rappelons à nos lecteurs quelques chiffres: 50 millions de personnes en souffrent aujourd’hui, un chiffre qui devrait passer à 150 millions d’ici 2050, selon le World Alzheimer report 2019. Alors qu’il y a environ 30 millions de personnes infectées, mais environ un million de morts du Covid-19, soit en fait 29 millions de personnes qui se sont rétablies (source: Johns Hokpins U). Comparé à la maladie d’Alzheimer, qui est une pandémie à long terme, la Covid-19, peut être considéré comme une pandémie à court terme, qui reste très difficile à endiguer. L’effet collatéral de la Covid-19 sur la population et sur son état de santé mentale constitue pour moi une cause mondiale.  Quelle est votre opinion sur la ruée vers les vaccins, l’espoir d’en trouver un très rapidement alors que cela prend généralement des années? Seul un vaccin apportera la solution à cette pandémie à court terme. Raison pour laquelle nous devons accélérer les choses. La technologie appliquée à la recherche sur Alzheimer notamment peut être utilisée pour la Covid-19. La réponse immunitaire des personnes à risque – les personnes âgées – repose sur les mêmes principes. Le développement accéléré du vaccin contre le coronavirus pourrait aussi avoir un impact positif sur la recherche médicale au-delà de la Covid. Les gouvernements et l’industrie pharmaceutique l’ont bien compris. Et les financements doivent être à la hauteur de l’enjeu. Cette accélération de la recherche d’un vaccin aura des répercussions positives sur la recherche d’autres médicaments.  Quels changements à long terme voyez-vous dans notre mode de vie? Moins de voyages Plus de bureaux à domicile? Un grand changement vers un modèle économique plus durable? Moins de voyages, indéniablement. Et cela fonctionne très bien ainsi. Cette crise influence durablement les choix existentiels que nous faisons dans la vie. Elle influence notre motivation profonde. Jamais la vie ne sera identique. Je trouve inacceptable que nous ayons été à ce point mal préparés face à cette pandémie. C’est un «No Go», en ce qui me concerne. Nous, acteurs dans la recherche, nous devons disposer d’une plateforme technologique, afin de mieux préparer la prochaine pandémie. – (EF)

Cinq questions sur le feu

1. Votre livre préféré? Slow dancing with a stranger: lost and found in the age of Alzheimer’s de Meryl Comer. 2. Un mentor? J’en ai plusieurs: mon père, qui a toujours cru en moi et en mes compétences, ainsi que ma mère. J’ai eu des parents superbes.  Le professeur Curt Harris du National Institutes of Health (NIH), qui reste mon mentor 40 ans après et Henri B. Meier, ancien CFO de Roche. Le professeur Detlev Riesner qui est célèbre pour ses travaux de recherche sur le prion avec le Prix Nobel Stanley Prusiner et qui est un vrai entrepreneur en Allemagne. Il a siégé au sein de notre conseil et a créé une vingtaine de sociétés dont Qiagen, qui, à ce jour, est valorisée à 9,6 milliards de dollars. 3. Le plus grand risque que vous n’ayez jamais pris? Celui de partir d’une grande société comme Nestlé pour recommencer à zéro 4. La leçon tirée de votre plus grande erreur? Je n’ai pas l’impression d’avoir commis une grande erreur. J’ai pensé que quitter les Etats-Unis était une erreur, mais il s’est vite avéré que ce n’était pas le cas 5. Une chose que vous aimez, une chose que vous aimeriez changer en Suisse si vous le pouviez? J’apprécie le libéralisme en Suisse et l’acceptation de toutes les religions. Le rôle des femmes dans le monde du travail doit y être amélioré. Autre chose à faire, simplifier la complexité de la loi suisse d’imposition des options. Le canton de Vaud doit trouver une meilleure solution pour ses entrepreneurs. C’est en réalité la seule surprise négative pour nous dans l’IPO au Nasdaq en 2016: alors qu’aux Etats-Unis, vous êtes taxés lorsque vous vendez vos actions seulement, en Suisse, vous l’êtes d’emblée et vous devez donc payer sur un actif que vous ne pouvez pas vendre, selon les lois américaines et les règles du régulateur (la SEC)! – (EF)

En cinq dates

1957. Naissance en Allemagne, à Munich. 1984. Doctorat en toxicologie de l’Université de Würzburg. 1985-1989. Travaille au National Institute of Health des Etats-Unis. 1989. Début chez Nestlé. 1998. Directrice du centre de recherche de Nestlé. 2003. Lancement d’AC Immune.

Elsa Floret