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Intelligence artificielle et liberté, artificielle elle aussi?

La chronique Infusion de liberté. Par Jérémie Bongiovanni,

Keystone
On assiste depuis plusieurs années à une tendance irrésistible: le développement de l’intelligence artificielle et de ses applications industrielles.

Notre société moderne s’appuie sur la prémisse d’un individu libre de ses choix et responsable de ses actions. Cependant, certains annoncent la fin de notre libre arbitre, précipitée par l’utilisation industrielle de l’intelligence artificielle (IA). Grâce à l’accumulation de nos données, celle-ci finit par nous connaître mieux que nous nous connaissons nous-mêmes et peut ainsi guider nos choix. Quelles seraient les conséquences si les entreprises ou les Etats exploitaient cette puissance pour diriger nos comportements? Quelles solutions imaginer pour empêcher une disparition de notre liberté de choix et d’action? 

Le libre arbitre et son rôle dans notre société

Sur le plan philosophique, le libre arbitre s’oppose au déterminisme. Selon ce dernier, l’être humain serait soumis à des causes extérieures et subirait la vie sans avoir de réelle influence sur elle. Les défenseurs du libre arbitre pensent le contraire. De deux actes possibles, l’individu pourrait choisir d’accomplir l’un ou l’autre, sans être contraint par une nécessité, interne ou externe.

Les philosophes des Lumières ont théorisé l’idée que l’individu existe et qu’il est une entité à part entière. De cette autonomie et capacité de faire des choix découle l’idée de la responsabilité individuelle, sur laquelle se base la démocratie, les mécanismes de marché ou la justice pénale.

L’utilisation de l’intelligence artificielle comme restriction de notre liberté

On assiste depuis plusieurs années à une tendance irrésistible: le développement de l’intelligence artificielle et de ses applications industrielles. Que ce soit avec les algorithmes qui calculent notre itinéraire sur Google Maps, ceux qui traduisent un texte en une fraction de seconde sur DeepL ou ceux qui nous proposent notre prochaine série sur Netflix, l’IA est omniprésente. 

En parallèle, sur la base du constat que notre comportement est bien souvent irrationnel, les économistes ont développé la théorie du nudge – «coup de pouce». Selon celle-ci, certaines incitations peuvent être utilisées afin que les individus adoptent un comportement plus rationnel. Puisque les gens sont irrationnels, autant corriger, pardon, « orienter » leurs comportements. L’IA, qui accumule nos données personnelles, connaît nos goûts profonds mieux que notre conscience superficielle et peut orienter nos comportements sur mesure.[1] Ainsi sommes-nous guidés vers les musiques qui nous plaisent ou les destinations de vacances qui correspondent à nos envies et notre budget. En générant toujours davantage de bien-être, l’IA nous prouve quotidiennement son utilité – et sa supériorité sur l’esprit humain. Alors que nos choix restent volontaires, ils ne sont cependant plus forcément libres. 

Le bien-être généré par cette technologie presque omnisciente nous fait désormais abhorrer toute erreur dans nos décisions.

Le philosophe français Gaspard Koenig craint cette «coercition douce» contre laquelle les individus ne peuvent que très difficilement lutter. Tandis qu’une loi du gouvernement peut être retirée sous l’effet de la pression populaire puisque son existence est communiquée de manière explicite, un mécanisme subtil ayant pour but d’influencer notre comportement ne peut que difficilement être combattu. 

Le bien-être généré par cette technologie presque omnisciente nous fait désormais abhorrer toute erreur dans nos décisions. Finalement, peu de choses semblent ainsi nous retenir de laisser l’IA décider pour nos choix de carrières ou nos relations amoureuses. Notre liberté de choix menace-t-elle de devenir elle aussi – telle l’intelligence qui la guide – artificielle ?

Revitaliser le libre arbitre

Ce constat nous encourage à protéger notre libre arbitre, mais comment? La clé réside dans ce qui alimente l’intelligence artificielle: les données que nous semons au fur et à mesure de nos mouvements numériques.

A ce jour, le système veut que la plupart des plateformes soient gratuites, en échange de nos données. Gaspard Koenig souhaite mettre un terme à cette logique. Il défend l’introduction d’un droit de propriété sur les données personnelles. De cette manière, chacun pourrait vendre ses données aux plateformes, ou au contraire payer pour le service rendu et conserver ses données privées dans son «portefeuille numérique». Contrairement à la situation actuelle, cette solution libérale permet de négocier et de contractualiser avec ces plateformes numériques tout en mesurant la véritable valeur de nos données.

L’enjeu pour notre société est ainsi de s’engager pour un système dans lequel l’individu reste autonome et responsable de ses décisions. Bien que cette liberté puisse susciter moins de confort, il est souhaitable de pouvoir se tromper dans nos choix – sans que les algorithmes nous en privent sans cesse. Accompagner l’intelligence artificielle et ses applications sans faire du bien-être notre seule boussole, voilà la solution pour empêcher l’obsolescence programmée de notre liberté de choix et d’action.


[1] Tel est le constat de Yuval Harari dans son livre Homo Deus

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Jérémie Bongiovanni

Liber-thé Co-fondateur