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«Il y a peu de risques que la Suisse soit forcée de délocaliser de nombreux asset managers»

Grand entretien. Iwan Deplazes, président de l’Asset Management Association Switzerland, se veut rassurant malgré les velléités de l’UE dans le cadre des négociations post-Brexit.

Iwan Deplazes. «Pour notre profession, la tendance à la durabilité s’est renforcée avec le Covid-19: nos thèmes d’investissement doivent faire du sens sur le plan social...»
La gestion d’actifs (appelée de plus en plus «asset management») est mal connue du grand public. Iwan Deplazes, le président de la toute nouvelle Asset Management Association Switzerland (AMAS), souhaite y remédier. Cette association, qui compte près de 200 membres, est née en septembre de la fusion de celle des fonds de placement suisses (SFAMA) et de la plateforme de gestion d’actifs (AMP). L’objectif d’AMAS est de «renforcer la Suisse en tant que centre d’asset management de premier plan avec des normes élevées de qualité, de performance et de développement durable». Interview à Zurich d’Iwan Deplazes. Cet ancien de l’Université de Zurich est également responsable de l’asset management chez Swisscanto Invest. 

Covid-19 et autres actualités

Quelles sont vos priorités en tant que nouveau président de l’Asset Management Association Switzerland (AMAS)? La gestion d’actifs exerce un impact important sur nos vies quotidiennes, par exemple au travers des rendements de nos fonds de pension ou des décisions politiques concernant notre deuxième pilier. Malgré cela, l’asset management reste un domaine fondamentalement méconnu du grand public. En tant que nouveau président d’AMAS, ma priorité sera donc de sensibiliser aux enjeux de notre branche non seulement la population mais également le monde politique et la presse. Quid de l’impact du Covid-19 sur votre secteur? Durant cette période de crise sanitaire, nous observons de grandes turbulences sur les marchés, parfois même des variations de 5 à 6% en un seul jour. Pour les professionnels de notre secteur, fluctuation rime avec opportunité. Par contre, ce n’est généralement pas le cas pour les investisseurs amateurs bien moins à même de laisser leurs émotions de côté. En outre, pour notre profession, la tendance à la durabilité s’est renforcée avec le Covid-19: nos thèmes d’investissement doivent faire du sens sur le plan social et doivent générer un impact [positif]. Comment voyez-vous l’avenir des «investissements d’impact»? Radieux! Mais, à l’instar des vaccins contre le Covid-19, il faut s’attendre à de grands investissements initiaux et à des bénéfices substantiels plus tard. En outre, il importe de mesurer les progrès par exemple en termes de réduction du CO2. Cette quantification est très utile pour permettre aux asset managers de convaincre leurs clients de s’intéresser d’avantage aux investissements durables. Etes-vous satisfait des conditions-cadres en Suisse concernant la gestion d’actifs? En général, les conditions sont bonnes à la fois pour la «production» (ndlr: la gestion d’actifs en soi) et l’enregistrement de fonds. Ces conditions-cadres ont permis à la Suisse de figurer parmi les cinq principaux centres mondiaux dans la gestion d’actifs. D’ailleurs, les asset managers basés en Suisse servent de nombreux et prestigieux clients étrangers. Néanmoins, pour vendre depuis la Suisse des services de gestion d’actifs dans l’UE, il est nécessaire d’enregistrer des fonds dans un pays membre de cette union, par exemple au Luxembourg... C’est en effet un désavantage de taille. En outre, dans le cadre des négociations post-Brexit, l’UE pourrait en plus exiger que les gestionnaires soient basés dans un pays membre de l’UE. Si tel devait être le cas, nous serions forcés de délocaliser de nombreux emplois de Suisse; heureusement, les risques d’en arriver là sont faibles.   Que pensez-vous de la blockchain et des crypto-monnaies? Concernant la blockchain, j’espère que cette technologie permettra d’accroître la rapidité d’exécution des ordres que nous passons, même si cette possibilité n’est pas encore avérée. Quant aux cryptomonnaies, il s’agit d’un sujet passionnant mais je pense que cette classe d’actifs va rester une niche inintéressante pour les investisseurs institutionnels. En effet, trop de questions sont encore ouvertes par exemple au sujet des risques et de la valeur réelle de ces cryptomonnaies.

Décryptage de l’asset management

Les gestionnaires des grands fonds ont un accès direct à la direction des grosses entreprises. N’est-ce pas là un de leurs avantages principaux par rapport aux investisseurs amateurs? Je suis d’accord en ce qui concerne les sociétés privées. Par contre, dans le cas des entreprises cotées en bourse, les informations importantes sont, dans une large mesure, facilement accessible au public.  Concernant la masse sous gestion des fonds, quelles sont les tailles idéales voire critiques? Chaque asset manager est différent. Pour un «producteur» de niche, 150 millions de francs  peuvent suffire par exemple dans le domaine du private equity. En revanche, pour un «producteur» indiciel, une masse de 50 milliards de francs peut être souhaitable. Certaines entreprises (BlackRock, etc.) sont largement spécialisées dans la gestion d’actifs mais, pour d’autres sociétés (banques universelles, etc.), cette gestion est une activité parmi d’autres... Ce qui importe, c’est le «strategic commitment» de l’entreprise pour l’asset management. Il est en effet nécessaire de disposer de suffisamment de ressources notamment pour attirer des talents, assurer une plateforme de portfolio management à la pointe et respecter toutes les règles de «compliance».  De quelles qualités un gestionnaire d’actifs de premier plan doit être doté? Un asset manager doit faire preuve de qualités analytiques mais il doit surtout avoir du talent pour identifier très tôt des tendances sur les marchés. Autrement dit, il doit être à même de «sentir les marchés». Pour un employeur, la meilleure approche est sans doute de recruter des gestionnaires avec des profils extrêmement divers. Avant d’investir dans une société, quels sont les facteurs essentiels auxquels un gestionnaire d’actifs doit prêter attention?  Je mentionnerais avant tout la crédibilité de la direction générale. Il est important que les résultats annoncés par ces cadres se concrétisent (les anglophones diraient «walk the talk»), sauf bien sûr en cas de force majeur comme une pandémie. En plus, d’autres éléments clés incluent la solidité du modèle d’affaire (unique selling propositions, USP) et le niveau de liquidités.

Philippe D. Monnier

Entrepreneur et administrateur