Philippe Bacchetta: «Une inflation à un taux de 2% ou 3% en Suisse est souhaitable»

Alors que l’inflation américaine s’envole, les économistes tempèrent: les facteurs qui poussent à une hausse des prix, en Suisse, sont des problèmes bientôt dénoués. L’inflation qu’ils engendrent serait temporaire.

Le spectre d’une déflation s’éloigne au fil des mois, reléguant la contraction des prix au rang des souvenirs de l’année 2020. Pour autant, les prémices de l’inflation en Suisse sont sans commune mesure avec les mouvements haussiers qui s'enclenchent aux Etats-Unis et dans la zone euro.Selon les prévisions du centre de recherches conjoncturelles KOF, la hausse des prix à la consommation serait de 0,4% pour l'année en cours et de 0,5% pour 2022. Pourtant, nombre de facteurs semblent pointer ve...

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Le spectre d’une déflation s’éloigne au fil des mois, reléguant la contraction des prix au rang des souvenirs de l’année 2020. Pour autant, les prémices de l’inflation en Suisse sont sans commune mesure avec les mouvements haussiers qui s'enclenchent aux Etats-Unis et dans la zone euro.Selon les prévisions du centre de recherches conjoncturelles KOF, la hausse des prix à la consommation serait de 0,4% pour l'année en cours et de 0,5% pour 2022. Pourtant, nombre de facteurs semblent pointer vers un élan des prix qui, s’il s’établit à quelques pourcents, serait en réalité souhaitable pour la Suisse, selon Philippe Bacchetta, professeur de macroéconomie à l’Université de Lausanne et référence en Suisse pour les questions d’économie monétaire.


Pénuries de puces électroniques ou de matériaux de construction; manque de conteneurs dans le fret; hausse du prix du pétrole… Ces facteurs qui font l’actualité ne représentent-ils pas des risques d’accélération de l'inflation?

Ces goulets d’étranglement poussent effectivement l’inflation à la hausse, ces derniers mois. A ces facteurs s’ajoute la sortie de la crise du Covid-19, qui donne envie à la population de voyager. En conséquence: les prix du tourisme pourraient augmenter. Cependant, tout comme les problèmes susmentionnés, ce phénomène est provisoire et s’essoufflera une fois que les voyageurs auront dépensé leurs liquidités.

Selon le consensus, les goulets d’étranglement se dénoueront et l’inflation qu’ils auront engendrée sera temporaire. Bien entendu, la situation reste incertaine. Impossible de savoir si les entreprises décideront ou non d’ajuster leurs prix et salaires. Si, et seulement si, le tissu économique adapte sa politique de prix, alors l’accélération de l’inflation se concrétisera. Mais c’est encore une inconnue.


Et les mouvements protectionnistes que l'on a vu naître pendant la crise, aux Etats-Unis et en Chine notamment, peuvent-ils faire pencher la balance?

Cette tendance pèse certainement sur les prix bien qu’à nouveau elle soit transitoire. Les biens importés deviennent plus chers, mais n’entraînent pas pour autant une dynamique d’inflation.

La Suisse ne doit donc pas s'attendre à une hausse prochaine des prix à la consommation?

Nous ne pouvons pas l’affirmer avec certitude. Ce que nous pouvons analyser, ce sont les facteurs macroéconomiques qui pousseraient à une telle hausse. Dans la situation actuelle, la plupart d’entre eux ne sont pas alarmants. D’où le consensus autour d’une inflation relativement faible.

En règle générale, les prix à la consommation augmentent lors de booms économiques. La demande est alors en expansion et mène à cet envol. Or, à l’heure actuelle, nous vivons plutôt une phase de rattrapage. De plus, l’activité économique n’est pas si forte. Vu l’émergence des variants, la population a encore des réticences à consommer. Cela conforte le point de vue de nombreux économistes: ces facteurs d’ajustement résultent en une inflation transitoire et limitée.

Dimanche, les économistes Dennis Bonam et Andra Smădu, de la Banque des Pays-Bas, ont publié un article de recherche. Ils constatent que les épidémies, depuis le 14e siècle, ont plutôt eu tendance à durablement réprimer l’inflation. Bien entendu, la pandémie de coronavirus se distingue des crises sanitaires précédentes, à cause de politiques monétaires plus engagées qu’auparavant. Néanmoins, cette force sous-jacente de limitation de l’inflation après les épidémies est un argument de plus en faveur d’une probabilité d’inflation faible.

Vous partagez donc le consensus actuel, des banques centrales et de nombreux économistes, de la prochaine retombée des pressions inflationnistes?

Oui, je le rejoins. Il est clair que l’inflation transitoire actuelle rend nerveux. Elle pourrait changer l’état d’esprit des entreprises et mettre en marche le processus d’augmentation des prix qui se généraliserait au reste de l’économie. Mais à l’heure actuelle, les informations ne permettent pas de le confirmer.

Les signaux qui jouent en faveur d’une accélération de l’inflation se déploient aux Etats-Unis et pas ailleurs. Et si nous nous penchons sur ce qu’il se passe outre-Atlantique, les facteurs d’amorçage de la pression inflationniste ont été ponctuels: le marché des voitures d’occasion et celui des hôtels ont vu leurs prix grimper hier; ils pourraient baisser demain.

Il est clair que l’inflation transitoire actuelle rend nerveux

Aux Etats-Unis justement, l’envolée à plus de 5% de l’inflation est spectaculaire. Ce qui se déroule dans la plus grande économie du monde n’aura pas d’impact ailleurs?

Un impact si, certainement, Mais il sera faible parce que, ailleurs, la reprise économique n’est pas aussi forte. De plus, aux Etats-Unis, la tendance inflationniste est exacerbée par la politique fiscale. Certains, dont l’ancien secrétaire au Trésor Larry Summers, s’inquiètent de l’expansivité du paquet fiscal de Joe Biden, qui pourrait faire pression sur les prix.

Ces mesures sont spécifiques aux Etats-Unis. Les programmes de relance sont loin d’être aussi importants en Europe et sont inexistants en Suisse. Je ne peux donc vraiment pas imaginer que l’inflation y grimpe à 5% dans les prochaines années.

Là-bas, l’inaction de la Fed fait débat. Qu’en pensez-vous ?

En 2010, nous avons pu constater que les banques centrales, dont la Réserve fédérale (Fed), ont réagi trop vite. Face à un sursaut d’inflation, elles ont imposé des politiques restrictives qui ont prolongé la récession. Ayant appris de cette erreur, la Fed n’a cette fois pas activé ses outils à l’aune de quelques semaines d’inflation seulement.

Je comprends que certains soient nerveux et préféreraient que des actes soient posés dès aujourd’hui. Mais, selon moi et vu la probabilité que l’inflation retombe, elle a bien fait de ne pas agir. Ne nous méprenons pas: il est possible que ce soit une erreur. Mais, à ce stade de conjoncture, il serait plus grave de se tromper en prévoyant une inflation forte, que d’être berné en la sous-estimant…

Du côté de l’Europe, la Banque centrale européenne (BCE) se prépare à une inflation plus élevée: elle vient de revoir à la hausse son taux cible, acceptant une hausse des prix supérieure à 2%. Quel impact sur la Suisse?

La BCE change un peu ses objectifs d’inflation, en effet, mais c’est surtout pour l’anticiper et ainsi l’inciter. Le problème qui pesait sur l’Europe, ces dernières années, est celui d’une inflation trop basse. Or, un peu d’inflation est désirable parce qu’elle permet d’augmenter les taux d’intérêt. La BCE souhaite provoquer un tel mouvement: elle anticipe plus d’inflation pour qu’elle se concrétise.

Bien que tout dépende de l’impact sur l’euro, la Suisse ne sera a priori pas affectée. Et si la Banque nationale suisse (BNS) fait face à des pressions pour adoption une politique similaire, pour l’instant elle y résiste, comme l’a répété son président, Thomas Jordan, la semaine dernière.


Quels seraient les critères qui généreraient, à coup sûr, une inflation prolongée?

Une forte croissance, dans l’investissement et la consommation, pousserait les prix à la hausse. Donc une reprise post-covid solide pourrait y mener. Mais nous n’en avons pas les signaux pour l’instant.


Imaginons qu’une telle croissance s’embraye et que l’inflation se manifeste en conséquence. Serait-ce un scénario idéal pour la BNS, qui pourrait enfin mettre un terme à l’hérésie des taux négatifs?

Tout à fait. Une inflation à un taux de 2 ou 3% en Suisse est souhaitable: les taux d’intérêt renoueraient avec des chiffres positifs. Ce serait bon pour l’économie.

Cette inflation, beaucoup de gouvernements surendettés en ont besoin. Pourrait-elle alors représenter une sorte d’impôt, qui euthanasierait les détenteurs d’obligations d’Etat, pour paraphraser Keynes?

L’effet de l’inflation sur le poids de la dette est limité. En théorie, c’est vrai: une inflation soudaine et forte diminue le poids d’une ancienne dette non-renouvelée. Mais dans l’économie réelle, la dette se renouvelle au fur et à mesure et l’inflation ne bondit pas de plusieurs pourcents du jour au lendemain. En résumé, l’inflation prend de l’ampleur au fil des mois: elle est incorporée aux taux d’intérêt et se reflète alors dans la dette, qui elle-même augmente. Résultat: ce que peut gagner un gouvernement, grâce à l’inflation, est limité et ne représente pas une solution à son endettement.

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Sophie Marenne