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L’anticapitalisme participatif est en rapide développement

Zeitgeist. Le mouvement virtualiste prônant l’économie basée sur les ressources est également actif en Suisse.

L’histoire débute en 2007 par un documentaire diffusé sur le net. Un astucieux travail de montage de 118 minutes, intitulé «Zeitgeist» (l’esprit du temps) et réalisé par un jeune activiste social inconnu, Peter Joseph. Ce film, libre de droit, se compose de trois parties, chacune dénonçant la création de mythes censés peser sur le fonctionnement de la société actuelle. La religion chrétienne, les attentats du 11 septembre 2001 et le système monétaire se trouvent ainsi revus et expliqués par u...

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L’histoire débute en 2007 par un documentaire diffusé sur le net. Un astucieux travail de montage de 118 minutes, intitulé «Zeitgeist» (l’esprit du temps) et réalisé par un jeune activiste social inconnu, Peter Joseph. Ce film, libre de droit, se compose de trois parties, chacune dénonçant la création de mythes censés peser sur le fonctionnement de la société actuelle. La religion chrétienne, les attentats du 11 septembre 2001 et le système monétaire se trouvent ainsi revus et expliqués par une suite d’arguments empruntant aux théories habituelles des différents milieux conspirationnistes. Bref, rien de nouveau. Et encore moins de juste. Les experts universitaires ont d’ailleurs été nombreux à pointer les erreurs contenues dans la partie consacrée à la religion.

Mais la crise du subprime et de la dette souveraine ont changécette perception. Le fort ralentissement économique de l’Occident transforme, aux yeux de certains, la troisième partie du film - qui soutient que les banquiers manipulent le système monétaire international et les médias afin de consolider leur pouvoir - en œuvre visionnaire.

Aujourd’hui, Zeitgeist est devenu un phénomène de société. Près de vingt millions de personnes l’ont déjà visionné sur Youtube. Plus de 350 sites l’ont repris. En Grèce et en Espagne, il a été diffusé sur des chaînes nationales. Il est à ce jour le film non commercial ayant connu le plus grand succès. Deux suites ont d’ailleurs été réalisées et surtout, il devenu le point de référence d’une communauté contestataire reprenant son nom.

Ce mouvement se développe essentiellement sur le net. Réseaux sociaux, sites de vidéos en ligne ou logiciels d’audioconférence, tous les outils informatiques et numériques sont mis à contribution pour fédérer les personnes adhérant à l’idée que le monde pourrait être différent.

En France, 2000 sympathisants sont recensés. En Suisse, on n’en compte qu’une centaine, dont seulement une petite vingtaine d’actifs. Cette réalité désole l’un des coordinateurs locaux, Denis Muratovic, aide-soignant dans le canton de Zurich. «Le bon niveau de vie détourne les gens de notre message, reconnaît-il. Il ne pousse pas à la remise en question du système. Les Suisses expriment souvent un fort scepticisme face à un changement.» Le radicalisme du mouvement peut rendre méfiant: il ne se contente pas de proposer une simple amélioration du quotidien, il entend refonder entièrement la société. «Nous ne sommes pas une ONG, explique Denis Muratovic. Elles font un travail formidable, mais elles ne s’occupent que des conséquences d’un système qui ne fonctionne pas. Nous, nous voulons changer les mécanismes du système.» Pour cela, les militants Zeitgeist prônent le passage d’une économie de profit à une économique basée sur les ressources. «Les ressources planétaires sont reçues en tant qu’héritage commun de tous les habitants de la Terre, précise Denis Muratovic. Malheureusement, on reste dans une logique qui nie cette évidence.» Le mouvement propose donc un modèle permettant de gérer les ressources de la Terre «de manière holistique», ainsi qu’il est précisé sur le site français, «en engageant une approche systémique de la société et en considérant les ressources, l’environnement et les individus comme un tout.» Concrètement, cette approche engagerait une «rationalisation de la production afin de maximiser l’utilisation des biens matériels produits et d’éviter toute pénurie tout en minimisant l’impact écologique et les pertes potentielles.»

Basée sur l’automatisation et la robotisation plutôt que sur le travail humain, elle libérerait l’humanité des «objectifs superficiels et égocentriques de richesse, de propriété et de pouvoir», lui permettant alors de se consacrer à son développement intellectuel et culturel. Séduisant à première vue. Mais le discours n’est pas inconnu. La dénonciation caricaturale de l’économie de marché rappelle celle dressée de façon récurrente par l’extrême-gauche. La parenté déplaît pourtant fortement au coordinateur national du mouvement pour la France, Nicolas Langlet. «Nous ne suivons aucune une voie politique, corrige-t-il, mais une voie logique. Si l’espèce humaine veut continuer à s’épanouir, elle doit complètement abandonner la logique du profit.»

«Mettre de côté la vision économique de la droite ne fait pas forcément de nous des gauchistes. Nous voulons simplement une société, dont le cœur est le lien social. Une société où l’on s’entraide, où l’on fait attention à l’autre, à soi et à l’environnement.» Pour lui, des différences de fond subsistent avec l’extrême-gauche: «Le communisme ou le socialisme restent liés au productivisme. Ce n’est pas le cas de notre système. Notre mouvement n’a pour seul but que de favoriser la prise de conscience qu’une société entièrement différente est possible à plus ou moins moyen terme. Nous n’avons ni structure, ni chef. Nous n’imposons rien. Nous partons de l’idée qu’il faut laisser à chacun la liberté de choisir sa vie.» Sauf pour celui qui veut devenir banquier.

Noël Labelle

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