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La substance psychédélique qui cartonne au Nasdaq intéresse aussi la Suisse

Molécule naturellement sécrétée par des champignons hallucinogènes, la psilocybine est étudiée à Zurich, Bâle et Genève pour combattre dépression et addiction. Poussé par le marché pharma et la récente IPO de Compass Pathways, ce stupéfiant illégal effectue un retour en grâce.

Le jour de son introduction en Bourse, les actions de la jeune entreprise Compass Pathways ont fait un bond de 71% à 29 dollars. Elles affichaient, jeudi, une valeur de près de 34 dollars. (source SIX iD)
Compass Pathways fait planer le Nasdaq. Depuis son introduction en Bourse à New York, le cours de cette jeune entreprise pharmaceutique s’envole: lancé à 17 dollars, le 18 septembre, le prix de son action atteint 33,80 dollars ce jeudi, la valorisant à plus d’un milliard de dollars. Une IPO qui a tout pour ravir l’ancien CTO de Nestlé, Stefan Catsicas. «Je m’attendais à de bons résultats, mais là c’est spectaculaire», témoigne le CEO de Skyviews Life Science qui a investi dans la start-up il y a plus d’une année et qui garde le titre tout neuf dans son portefeuille. «Les fondateurs de Compass Pathways nous ont impressionnés: ils ont fait tout juste», raconte-t-il. Cette société britannique promet de soigner les dépressions profondes à l’aide d’une molécule psychotrope: la psilocybine. Produite dans la nature par des champignons hallucinogènes, c’est bien une version synthétique qui a été brevetée ici. Investir dans un composé psychédélique n’a rien de farfelu pour Stefan Catsicas qui est aussi expert en biologie cellulaire, car «un profond manque se fait sentir au niveau médical». Preuve en est: Compass Pathways a reçu le feu vert «fast track» de l’autorité sanitaire américaine – la Food and Drug Administration (FDA) – ce qui implique un soutien supplémentaire du régulateur pendant la phase de développement clinique.

Des débuts bâlois

Présente dans des champignons qui pullulent dans le Jura et les Préalpes, c’est en Suisse que la molécule a été isolée pour la première fois, dans les éprouvettes du groupe Sandoz. Découverte par le célèbre chimiste Albert Hofmann, aussi à l’origine de la naissance du LSD, elle a été vendue par la firme bâloise sous l’appellation Indocybin au début des années 60. Elle a été retirée des rayons en 1966 à la suite d’une vague de restrictions mondiales. Fin des années 80, le pionnier Franz Vollenweider de la Clinique psychiatrique universitaire de Zurich a rouvert ce champ d’études. «Depuis une dizaine d’années, la mayonnaise semble reprendre aux quatre coins du monde», commente Daniele Zullino, médecin-chef du service d'addictologie des Hôpitaux Universitaires de Genève. Des recherches pilotes sont aujourd’hui effectuées dans son laboratoire du département de santé mentale et psychiatrie des HUG, dans celui de Franz Vollenweide à Zurich, et dans celui du psychopharmacologue de l’Hôpital universitaire de Bâle Matthias Liechti.

Encadrement psychothérapeutique strict

La dépression toucherait plus de 264 millions de personnes dans le monde, selon l'Organisation mondiale de la Santé (OMS). On leur prescrit du Prozac ou du Cymbalta d’Eli Lilly, du Zoloft ou du Pristiq de Pfizer ou encore du Paxil de GlaxoSmithKline: des antidépresseurs qui représentaient un marché de 14,3 milliards de dollars en 2019. Un chiffre qui devrait atteindre 28,6 milliards en 2020, selon le réseau d’informations GlobeNewswire. La psilocybine aiderait les patients atteints d’une forme résistante aux autres traitements. Lorsqu’il était chercheur, bien avant de devenir vice-président de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), Stefan Catsicas s’intéressait à la plasticité neuronale: «C’est la faculté des cellules nerveuses à redistribuer leurs terminaisons». Or, ces dépressions graves affectent les souvenirs pénibles, ou deep dark memories, codés dans cette arborescence. «La molécule effacerait ces connexions, comme une gomme cellulaire», explique-t-il. Daniele Zullino ajoute que, ritualisée, la pensée du dépressif laisse peu de place aux points de vue alternatifs: «Le dépressif pense dépression. L’objectif avec la psilocybine est qu’il expérimente un autre raisonnement.» Le praticien aussi professeur à la faculté de médecine prévient que personne ne voit sa vie en rose instantanément suite à un «trip» psychédélique: «Ce composé est là pour ouvrir des portes cognitives lors d’une prise en charge psychothérapique existante. Ce n’est pas une pharmacothérapie.» D’autres troubles psychiatriques ou neurologiques sont ciblés comme les addictions à l’alcool ou à la cigarette. Aux HUG, une étude portant sur les opiacés sera bientôt lancée. Comparable au LSD, la psilocybine a un effet bien plus court, de trois à cinq heures. Elle présente l’atout de n’engendrer ni addiction, ni phénomène de tolérance significatif. «Il n’y a pas clairement pas de syndrome de sevrage ou de tendance à une utilisation compulsive», rassure encore Daniele Zullino.

De plus en plus courant

Actuellement, chaque thérapie impliquant ce produit psychédélique doit être autorisée par l’Office fédéral de la santé publique (OFSP). Mais les deux experts sont convaincus qu’elles se banaliseront. «La non-réponse aux traitements conventionnels de la dépression est un fléau sociétal», dit Stefan Catsicas. «Et cette molécule est une vraie nouveauté, distincte de tout ce qui existe dans l’univers des antidépresseurs», souligne Daniele Zullino. La clé, selon eux, sera d’utiliser cette substance dans un cadre médicamenteux sécurisé, avec l’aval réglementaire.

Encore bien loin du marché récréatif

Le marché semble convaincu des probabilités de réussite de Compass Pathways. Presque seule en course, la start-up a un rival: Johnson & Johnson. L’an dernier, le géant américain a commercialisé «une molécule hallucinogène différente, au principe actif similaire: l’eskétamine», précise Stefan Catsicas. Son équipe et lui jugent néanmoins que la psilocybine est bien plus sélective. La revalorisation de ce type de composés psychoactifs, longtemps considérés comme dangereux, voire qualifiée de stupéfiants illégaux, enthousiasme les investisseurs. Les champignons thérapeutiques sont-ils pour autant les successeurs des «pot stocks», les capitalisations boursières dans les cannabinoïdes dérivés du chanvre, dont le succès a marqué l’année 2018? «Plusieurs analystes font le parallèle. L’intérêt pour une substance naturelle qui a été mise au ban de la société semble similaire. Mais l’engouement ne porte ici pas sur un produit principalement récréationnel mais, par essence, pharmaceutique», répond Stefan Catsicas. Néanmoins, les spécialistes ne peuvent exclure qu’une consommation, raisonnable et surveillée, de microdosages thérapeutiques émergera dans le futur.

Sophie Marenne

L'Agefi Journaliste