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La crise du Covid a été un «crash test» grandeur nature pour la Suisse numérique

L’IMD a publié ce jeudi son classement de la compétitivité numérique. L’occasion de discuter l’e-gouvernance, la santé numérique et la confiance des citoyens alors que la Suisse figure au sixième rang mondial, un cran plus bas qu’en 2019

Imaginez une vaste simulation de crise des capacités numériques de la Suisse: une expérience sociale où chacun, pendant six semaines, ferait du télétravail. Plus de papier, plus de signature de contrat mais des identifiants et des processus d’affaires en ligne. «Voyons si le pays fonctionnerait toujours… C’est exactement ce que nous avons vécu avec la pandémie de Covid-19. En dépit de tous ses mauvais côtés, cette crise a eu l’avantage de révéler les points faibles de notre système numérique», explique Martin Vetterli, président de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL). Si ce «crash test» grandeur nature «a été assez bon», selon le professeur, l’heure est maintenant venue d’en tirer des leçons en vue d’améliorer la «digitalisation» de la Suisse. Alors que l’Institute for Management Development (IMD) publiait ce jeudi matin son classement mondial de la compétitivité numérique, des représentants du monde académique se sont réunis, lors d’une conférence virtuelle, pour tenter de répondre à la question suivante: pourquoi la Suisse se positionne-t-elle seulement à la sixième place des pays les plus connectés?

Inviter la population à construire l’e-gouvernance  

Modérée par Arturo Bris, professeur de finance à l’IMD et directeur de son Centre de la compétitivité mondiale, la conférence a été animée par l’intervention de l'influente économiste Mariana Mazzucato de l’University College de Londres (UCL). «La confiance de la population dans l’usage de technologies par les Etats est clé», a-t-elle argué en racontant que certaines régions «qui ne sont pas à l’avant-garde technologiquement», telles que l’Etat indien du Kerala ou le Vietnam, ont largement investi dans l’e-participation citoyenne. «Ainsi, elles ont été capables de galvaniser leurs habitants autour des besoins de santé», témoigne l’autrice du best-seller The Entrepreneurial State. Elle conseille aux gouvernements d’inclure proactivement les citoyens dans la conception des outils et systèmes numériques des Etats, plutôt que de simplement leur tendre des applications. Par ailleurs, toutes les ressources possibles ne suffisent pas sans la confiance des citoyens. Martin Vetterli l’a prouvé en affirmant: «Le traçage des contacts devrait être simple, au XXIe siècle, vu que tout le monde se balade avec un téléphone en poche. Il s'avère que c'est un vrai défi social.» Preuve en est: la très faible pénétration de l’application SwissCovid – de 20 à 25% – au sein de la population. «Pourtant, elle a été mise au point par les chercheurs de l’EPFL et de l’EPFZ, elle offre le meilleur système décentralisé et la meilleure protection de la vie privée», décrit-il. Ce qui aurait pu être un excellent outil de lutte contre la pandémie a manqué sa cible, à cause d’un défaut de prise en considération du grand public.

Réveillez les soins de santé 

La pandémie a, en outre, mis en lumière le retard de la Suisse quant à la numérisation de son système de santé. «Il y a de quoi se sentir embarrassés», s’exclame le Neuchâtelois, en rappelant la surprise lorsque le Tages-Anzeiger a révélé en mars que les nouveaux cas de coronavirus étaient communiqués à l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) par fax. «Il faut en tirer une leçon car, à l’avenir, nous pourrons plus nous permettre une telle inefficacité», commente encore Martin Vetterli. Bâtir une médecine plus forte car personnalisée, tout en protégeant les données sensibles sur la santé de chacun, est un enjeu capital. Marc Walder, qui est également CEO du groupe Ringier, a proposé: «Nous avons, sur la table, un outil concret pour franchir cette étape: le dossier électronique du patient. Jusqu’ici nous n’avons pas réussi à le matérialiser alors que tous les acteurs jugent qu’il apportera qualité et efficacité aux soins. Mais les politiciens ont peur de prendre ce dossier à bras le corps. Nous devons continuer à pousser en ce sens». 

La représentativité féminine comme piste de progrès  

Le classement de l’IMD diagnostique les faiblesses numériques de chaque économie et pointe les progrès qu’elles ont à réaliser. Marc Walder a analysé le score de la Suisse et les facteurs qui expliquent son recul à la sixième place alors que le territoire était à la cinquième marche du podium en 2018 et 2019. «L’un des critères clés est celui des connaissances numériques. C’est l’un de nos plus grands atouts. Mais la Suisse n’est que 34e, sur 63 pays analysés, en termes de proportion de femmes chercheuses», regrette-t-il. Martin Vetterli complète: «Le pays étant relativement conservateur, il y a un déficit de représentation des femmes dans la force de travail. Or, la diversité est essentielle pour l’acceptation sociale des technologies. Si on a un groupe de geeks qui développe les outils, comment espérer que tout un chacun puisse les adopter? C’est un point que les géants comme Google ont déjà bien compris, avec leurs équipes très diversifiées.» Les autres faiblesses majeures du territoire concernent le cadre règlementaire, en particulier le démarrage d’entreprise jugé encore trop compliqué, la Suisse étant classée 37e. La baisse des exportations de hautes technologies pèse également sur la compétitivité numérique du pays. Lire aussi: La Suisse, championne de l’innovation? Oui, mais pas depuis toujours

Sophie Marenne

L'Agefi Journaliste