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Boomerang algérien pour l’économie française

David Aidelmann, analyste économique

Récemment, un groupe de 17 députés européens a appelé la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, à reconsidérer l’accord d’association de l’UE avec l’Algérie (lien). Les députés de groupes politiques allant des socialistes à l’extrême droite sont profondément préoccupés par les liens stratégiques de la nation nord-africaine avec la Russie.

L’Algérie, troisième acheteur d’armes russes au monde (en 2021, a conclu un accord avec la Fédération de Russie pour la fourniture d’armes d’une valeur de plus de 7 milliards d’euros), a refusé de condamner les tentatives de la Russie d’annexer des régions ukrainiennes à l’ONU. En septembre de cette année, l’Algérie a participé aux exercices conjoints avec les troupes russes “Vostok 2022”.

Dans le même temps, l’Algérie est la deuxième source régionale de ressources énergétiques en termes d’approvisionnement en gaz de l’UE.

Dans la littérature, il y a une telle notion - la justice poétique. Ainsi, l’initiative des députés du Parlement européen est une excellente illustration de cette notion pour la France. Le 15 novembre, le Sénat français a adopté presque à l’unanimité une résolution (lien) avec un appel à imposer des sanctions économiques européennes contre l’Azerbaïdjan, et en premier lieu un embargo sur l’achat de gaz naturel et de pétrole à ce pays.

La résolution a été initiée par 6 sénateurs, qui ont déclaré qu’ils protégeraient ainsi la lointaine Arménie du non moins lointain Azerbaïdjan. On ne sait pas comment cette résolution était liée aux intérêts économiques de la France elle-même dans le contexte d’une grave crise énergétique, mais maintenant le pays peut ressentir le coup d’un boomerang.

En effet, pour Paris, ce sont les liens économiques avec l’Algérie dans le domaine de l’énergie qui sont extrêmement importants : fin août, le président Macron et les dirigeants de la société française d’énergie et de gaz Engie s’y sont rendus, proposant d’augmenter de 50% l’approvisionnement en gaz algérien vers la France (lien). Puis la Première ministre de la République, Elisabeth Borne (lien) s’est rendue, en Algérie, accompagnée d’une douzaine de ministres.

Même l’ancien patron du renseignement extérieur français, Alain Juillet, a remarqué l’étrangeté d’une telle bienveillance envers un allié russe évident. Dans une interview accordée à Valeurs actuelles, il a déclaré d’une manière assez forte que les actions de l’Algérie, qui était inconditionnellement sous la sphère d’influence de la Russie, avaient dû provoquer une réaction complètement différente des autorités françaises, et non “des tentatives de rapprochement et de demander une augmentation de l’approvisionnement en énergie”.

Étant donné que l’Algérie fournit à la France 8 à 9 % de sa consommation totale de gaz, l’économie française subira un coup dur si le Parlement européen force soudainement Ursula von der Leyen à préparer sérieusement des sanctions contre l’Algérie pour les liens de ce pays avec la Russie. Parce que l’invasion russe de l’Ukraine, avec l’occupation de près d’un tiers du territoire de ce pays européen, n’est pas un conflit lointain dans le Caucase. L’échelle est incomparable, tout comme l’impact sur l’économie européenne.

Car, malgré toute la bienveillance de la France envers l’Algérie, les liens étroits de ce pays avec le régime de Poutine suscitent des inquiétudes non seulement chez les députés européens. Fin septembre dernier, 27 sénateurs américains, démocrates et républicains, ont envoyé une lettre à l’administration Biden demandant d’envisager la possibilité d’appliquer des sanctions contre l’Algérie dans le cadre de Countering America’s Adversaries Through Sanctions Act (CAATSA) en raison de l’acquisition d’armes russes par l’Algérie. (lien)

C'est-à-dire que même si les autorités françaises décident de demander sérieusement un embargo sur les ressources énergétiques de l’Azerbaïdjan, dans le cadre de la résolution susmentionnée du Sénat, l’Algérie sera sans aucun doute la première à faire l’objet de sanctions.

Pour référence : au cours de la période de janvier à octobre 2022, les pays de l’UE ont acheté plus de gaz azerbaïdjanais que pendant toute l’année 2021 - environ 9,3 milliards de mètres cubes (lien). Tout cela se passe dans le cadre de la réduction de la dépendance de l’UE vis-à-vis des ressources énergétiques russes. Et d’ici 2027, les exportations de gaz azerbaïdjanais vers l’Europe doubleront. D’ailleurs, peut-être que la France ne le savait pas, mais le gaz du Turkménistan devrait aussi passer par l’Azerbaïdjan vers l’UE (lien). Ainsi, l’Azerbaïdjan reste aujourd’hui le principal espoir de victoire de l’Europe sur la crise énergétique.

Toute personne qui comprend la gravité de la situation énergétique de l’Europe devrait s’étonner que le Sénat français adopte des résolutions qui font ouvertement le jeu du chantage au gaz de Poutine.

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