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L’intelligence artificielle à un tournant décisif?

L'Europe envisage de réguler l'intelligence artificielle, ce corps étranger. En Amérique du Nord, c’est tout le contraire: elle est totalement banalisée par son omniprésence. Par Xavier Comtesse

Keystone
L'Europe se focalise dans une longue discussion sur les valeurs éthiques comme la question de la traçabilité, les biais statistiques, la protection des données, les algorithmes tueuses.

En Europe, et particulièrement en Suisse, on conçoit l’Intelligence Artificielle (IA) selon deux manières antagonistes: soit comme une menace, elle va remplacer l’homme au travail; soit comme une extension de celui-ci, une sorte d’exosquelette des fonctions cognitives. La discussion est vive. Et l’Europe envisage de réguler ce corps étranger! 

En Amérique du Nord, l’IA c’est tout le contraire: elle est totalement banalisée par son omniprésence. Pas un bout de software sans IA. Pas une machine ou un objet sans IA: téléphones mobiles, appareils photos, assistants vocaux, chatbots, moteurs de recherche, capteurs, automates, automobiles, avions, ascenseurs, computers, cuisinières, etc., tout est «empowered» par l’IA. A tel point que l’on n’en parle plus, ou presque plus. On avance sans trop y réfléchir. On verra bien. 

Cette différence de sensibilité à l’IA est frappante. Elle est sociétale. Trois grandes manières de voir les choses séparent ces deux continents. D’abord sur le rapport au progrès technologie: entre un vieux continent se sentant de plus en plus méfiant, dépassé et une Amérique confiante, conquérante. Mais elle est aussi légale: entre une justice basée sur l’a priori (le code précède la justice en Europe) ou celle, aux USA, du a posteriori (les tribunaux déterminent les précédents). Enfin, elle reflète le pragmatisme américain à l’amour de la théorie européenne.

Google a plus ou moins dissous son comité éthique et introduit des «bout» d’IA partout où il pouvait.
Xavier Comtesse

Cela a des conséquences, notamment sur la question de l’IA.

D’abord l’Europe se focalise dans une longue discussion sur les valeurs éthiques comme la question de la traçabilité, les biais statistiques, la protection des données, les algorithmes tueuses, etc. En Amérique, on est passé à autre chose, Google a plus ou moins dissous son comité éthique et introduit des «bout» d’IA partout où il pouvait. Les autres GAFA aussi ont généralisé son usage. L’IA est une fonctionnalité comme beaucoup d’autres. On a changé de palier, de niveau comme le dirait les «gamers».

Par exemple, OpenIA, l’entreprise de San Francisco qui a introduit le fameux GPT3 (modèle de langage autonome qui écrit tout seul des textes) a lancé cet été Codex. Un nouvel environnement pour informaticiens qui «code» tout seul. Mais aux USA, Il ne remplace pas les informaticiens, il n’est pas une extension d’eux non plus… il est simplement un module de codage au service des «geeks». Il s’inscrit dans le paysage comme un outil de plus pour les informaticiens. Un super outil. La programmation ne sera plus comme avant mais personne n’est remplacé et personne n’est devenu un surhomme.

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Xavier Comtesse

Mathématicien et membre du Think Tank CODE_IA