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Chapitre quatre: L’univers kafkaïen de la compliance

La banque d’affaires n’est plus ce qu’elle était. Une série spéciale rédigée par Eric Maire sur la base de son expérience d’entrepreneur.

Ce processus est complexe, et totalement hors de contrôle des banques. Il fait appel à de nombreux éléments. L’expertise nécessaire est grande et surtout basée sur la pratique, car chaque cas, chaque client est différent. De plus, les règles imposées sont vastes et demandent de valider des notions, qui pour certaines sont impossibles à collecter ou prouver. Par exemple des fonds qui proviennent d’héritage obtenu il y a plus de dix ans venant depuis un pays étranger. En une décennie, tout a changé, et il est certain qu’il est impossible de réunir toutes les informations légales, certifiées et validées par l’Etat d’origine du donneur que la banque vous demande.

La banque qui analyse l’origine des fonds doit cependant insister sur l’obtention de ces documents. Car si elle ne le fait pas, et qu’il s’avère que quelques mois ou années après il est détecté que ces fonds ont été générés par des moyens criminels, elle est responsable d’avoir accepté ces fonds. L’établissement bancaire est aussi pénalement responsable, ce qui est également le cas du détenteur des fonds. On mesure donc la complexité de devoir revenir sur le passé, ou dans beaucoup de cas, la documentation qui exonère le propriétaire d’une origine non criminelle des fonds n’est pas possible.

Il y a donc d’évidence un très gros problème de conflit d’intérêts au sein de la banque, car le décideur empêche le vendeur de faire son travail
Eric Maire

En résumé, le conseiller est tributaire de ses collègues, les compliance officers qui, eux, décident de l’acceptation des fonds. Ce processus est complexe et ne se résume pas à seulement deux personnes, mais bien à toute une équipe qui varie en fonction de l’origine des fonds et de la nationalité des ayants droit économiques. Il y a donc d’évidence un très gros problème de conflit d’intérêts au sein de la banque, car le décideur empêche le vendeur de faire son travail. A quel endroit mettre le curseur entre le besoin d’avoir de nouveaux clients et le fait de protéger la banque et les collaborateurs? Le régulateur financier a posé les règles, et la banque a peu d’espace de manœuvre.

Néanmoins, dans le cas où le conseiller et le responsable de la conformité travaillent dans une bonne intelligence, les clients reçoivent un bon service. Cela n’implique pas que la relation bancaire sera acceptée, mais que le processus de l’analyse de l’acceptation des fonds sera mené avec intelligence et rapidité.

Malheureusement, et dû principalement au manque de ressources dans ce domaine, l’expérience client est souvent très négative si le management de la banque n’a pas mis en place suffisamment de ressources et de formations dans ce domaine. Si le conseiller ne fait pas son travail de relais des demandes de la compliance de manière adéquate, la relation client devient catastrophique. Nous l’avons vécue à de nombreuses reprises.

Les technologies blockchain deviennent matures et permettent  de réduire sensiblement la problématique de la sécurité et l'authenticité des données
Eric Maire

Il y a par ailleurs un marché important qui s’ouvre dans les sociétés offrant des solutions pour créer, valider, et maintenir les informations dites «KYC» d’une personne ou d’une société. Ces acteurs prolifèrent partout, la plupart profitant des technologies blockchain qui deviennent matures et permettent donc de réduire sensiblement la problématique de la sécurité des données numériques, mais aussi sur l’authenticité des informations et documents collectés.

Dans leur majorité, ces acteurs offrent des services aux banques qui se numérisent avec ces nouveaux outils, tentant de combler le manque de talent. Une bonne partie de ces outils digitaux sont dédiés à l’interne des banques, qui doivent faire un travail conséquent pour faire valider ceux-ci par leur département juridique. Ce dernier doit à son tour s’assurer que ces derniers respectent strictement les obligations du régulateur. Cela va sensiblement améliorer les processus internes et le temps de réponse qui est pour l’instant plus qu’abyssal et très loin du besoin des clients qui eux sont toujours pressés par le temps.

Prochain chapitre: Les banques veulent garder le client dans leurs griffes

Une série en 8 chapitres

Eric Maire n’est pas banquier, mais il en côtoie dans sa vie professionnelle depuis plus de 25 ans. Administrateur d’une vingtaine de sociétés, il a été amené à contacter la majeure partie des banques en Suisse romande au cours de l’année 2021. Il tentait d’ouvrir des relations bancaires pour des sociétés établies en Suisse, soit déjà existantes, soit en création par des actionnaires étrangers. Eric Maire a aussi interrogé d’autres entrepreneurs, anciens banquiers et experts dans ce milieu. Il tire de cette expérience un grand texte d’analyse sur ce marché toujours plus régulé, vu par un entrepreneur. «L’Agefi» le publie cet été en huit chapitres.

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Eric Maire

Swissawa Founder & CEO

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