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Assumer l’autorité

CRITIQUE LIVRE. À propos de l’ouvrage «Réinventer l’autorité: Psychanalyse et sociologie». Par Alain Max Guénette

La philosophe Hannah Arendt avait signalé dans un texte célèbre un souci moderne: La Crise de l’autorité (1968 [1961]). Deux intellectuels belges lui emboitent le pas se demandant comment concilier autorité et démocratie. L’ouvrage est confectionné sur la base d’un dialogue. L’un des auteurs est psychiatre et psychanalyste, l’autre sociologue. Ils traitent d’une crise qui est à même selon eux de précariser la vie collective, le rapport à autrui et la formation de la subjectivité. 

Que faire donc de cette notion d’autorité pourtant évidente et cruciale dans un monde proprement humain, mais sévèrement mise à mal dans la seconde partie du siècle dernier? Donnée liée à la condition symbolique de l’être humain pour le psychanalyste, ce à travers les différences de places – depuis celles de parents-enfants. Question de rôle pour le sociologue qui considère que la crise de l’autorité est une crise du collectif. L’autorité, comme il l’a défendu dans un ouvrage précédent (Autorité et légitimité, 2015), revient à ce qu’un chef puisse prendre la parole au nom du collectif.

D’emblée les deux intellectuels belges avancent leurs définitions. Le sociologue A. Eraly distingue notamment les notions de pouvoir normatif – propre à l’autorité «lequel vise au respect des normes et des valeurs» – et de pouvoir coercitif. Il précise aussi les relations entre les termes d’autorité, de coercition et de domination. Pour lui comme pour son collègue, réduire l’autorité à une relation d’obéissance, c’est «risquer de perdre de vue sa fonction première qui est celle d’inscrire la vie sociale dans l’imaginaire d’une communauté et de construire une identité commune».

Le psychanalyste insiste particulièrement quant à lui sur le langage et la parole, mettant au centre de sa réflexion la notion de Tiers. Pour lui, pas de société sans institutions et pas d’institutions sans figures d’autorité qui leur confèrent puissance de parole. 

Ainsi, loin d’être un simple pouvoir, l’autorité est «le sens incarné du collectif» selon les auteurs qui préviennent: «Là où elle disparaît, disparaissent aussi bien l’appartenance, la solidarité vécue, l’action commune».

On conseille cet ouvrage qui s’appuie sur des réflexions en sciences sociales depuis Max Weber et nous tient éloignés de «laideurs charismatiques» récités ad nauseam dans des écoles de management ou de commerce, bref des Business School. Il est important de revenir, comme le font Lebrun et Eraly, sur la nécessité de lier autorité et légitimité et de mettre au centre de la réflexion la notion d’explicitation du mandat. L’ouvrage peut être utile à des managers en quête de sens et d’authenticité.

S’il y a une critique à émettre, c’est sur le fait que les auteurs mettent bien en cause le mouvement contestataire des années 1950-1960, mais n’évoquent pas le mouvement réactionnaire qui depuis les années 1980 creuse la voie à un autoritarisme, particulièrement au plan politique. Se faisant, les réflexions contenues dans leur opus permettent d’analyser les décisions d’autorité politiques actuelles dans notre temps de pandémie et de discuter la part de légitimité de ces dernières, démocratie oblige.

«Réinventer l’autorité: Psychanalyse et sociologie», de Jean-Pierre Lebrun et Alain Eraly,. Editions Érès, collection Humus, le désir de l’analyste en acte, 292 pages, 24 francs, ISBN 978-2-749-26995-5

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Alain Max Guénette

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