lundi 01 septembre 2014 // 16:51

Quand la France s’éveillera


Editorial de François Schaller
, rédacteur en chef de L'Agefi

Quelques jours après son élection en mai dernier, François Hollande déclinait sèchement une invitation du gouvernement suisse. Se rendre à Berlin aussitôt élu fait partie des  devoirs rituels des nouveaux présidents. Se rendre en Suisse lors d’un premier quinquennat, ce serait une grave faute de goût. Le Front national ne donne-t-il pas régulièrement le système politique suisse en exemple? Avec ses référendums et initiatives populaires capables de faire interdire la construction de minarets? Décrédibiliser la Suisse fait partie des exutoires récurrents dans la vie politique française. En réaction et à titre  préventif: il ne faudrait pas que les Français se mettent à rêver d’un régime qui leur donnerait un autre pouvoir que celui d’élire des carriéristes formatés pour régner, s’opposer, diviser, alimenter la défiance entre riches et pauvres, entre  citoyens de gauche, de droite, modérés, extrêmes ou simplement désabusés.

Il n’est pas souhaitable en France que les Français s’intéressent davantage à un petit pays urbain et multiculturel parvenant à intégrer discrètement un nombre record d’étrangers de toutes conditions, dont l’industrie figure au top de la compétitivité mondiale, avec un chômage structurel très faible, des salaires de bas d’échelle qui pourraient finir par faire envie. La Suisse a en plus l’impudence de vouloir  rester à l’écart de l’Europe franco-allemande en construction. Ce n’est pas raisonnable. Un mauvais signal pour toutes sortes de petites nations susceptibles de se lasser un jour de cette superpuissance consciente de sa force potentielle, dépositaire autoproclamée d’une mission civilisatrice et pacificatrice sur le continent et dans le monde.

Les Suisses réussissent peut-être très bien dans l’industrie, mais ce sont des tricheurs. Des profiteurs. Comme l’écrivait récemment un quotidien parisien à propos du World Economic Forum et de son classement de la compétitivité plaçant la Suisse en tête comme d’habitude: «des passagers clandestins de l’Europe». Dont l’opacité financière (on se demande bien laquelle, il doit s’agir de la tarte à la crème nommée secret bancaire) rendrait vaine toute comparaison. On ne peut pas toujours être bon perdant. Ce n’est jamais drôle non plus de se sentir dépassé par beaucoup plus petit que soi. Et puis la Suisse vit probablement sur de vieux acquis. Elle est restée à l’écart de deux guerres mondiales destructrices, et ne s’est pas gênée de faire du commerce avec les nazis (comme la Suède). Franchement, comment peut-on être Suisse et patriote? 

La perception de la France par les Suisses n’est guère plus brillante. La différence, c’est que les Suisses francophones  auraient beaucoup de peine à ignorer ce qui se passe en France. Les Romands ont trois allégeances extérieures: Zurich est leur capitale économique, Berne leur capitale politique, Paris leur capitale culturelle. Ils sont inondés de médias français, qu’ils consomment souvent sans ménagement. Et il n’y a pas que de la culture sur France Inter ou TF1. Il y a beaucoup de politique. Les Français sont malades de politique. Comme si la politique avait des solutions à tout. Comme si elle pouvait augmenter seule et durablement les moyens  destinés à être redistribués équitablement.

Vue de Suisse, la France semble être devenue le haut lieu d’un  archaïsme politique insurmontable: il y a l’Etat, l’Etat est au-dessus de tout, rien ne peut se faire sans lui. Il incarne la rationalité (l’ordre), l’intérêt supposé général par opposition aux intérêts privés et particuliers dont la somme ne représente qu’un chaos dérisoire. Cette conception du monde, qui fut en gros celle des siècles d’avant les révolutions bourgeoises d’Angleterre et de France, s’oppose à l’idée très suisse qu’il n’y a rien de réel ni de rationnel au-delà des individus, de leurs motivations, de leurs réalisations personnelles et collectives. Dans la perspective libérale qui a permis de sortir des anciens régimes de noblesse et d’église, la créativité, le travail, l’organisation, l’efficacité durable, la prospérité viennent d’en bas. Pas d’en haut.

Il s’agit bien entendu d’une typologie. La bonne mesure combine bottom up et top down, elle est foncièrement instable, l’équilibre varie selon les époques et passe par des remises en cause et confrontations politiques profondes et permanentes. Ce qui a manqué à la France, ce qu’il lui manque encore, c’est la possibilité culturelle de réaliser ce que le Royaume- Uni, les Etats-Unis, la Nouvelle- Zélande travailliste ont fait à partir des années 1980, les pays scandinaves socio-démocrates ou la Suisse dans les années 1990: reconnaître que l’Etat, qui a regagné du terrain au cours du XXe siècle pour des raisons évidentes et légitimes, s’est finalement boursouflé. Dans les pays latins d’Europe, dont la France est en quelque sorte chef de file, le citoyen actif, créatif sur le plan économique, semble être retourné dans un état inquiétant de dépendance, de soumission, de découragement. Il ne fait plus guère confiance en l’Etat et ne voit pas vraiment émerger d’alternative, comme en témoigne la fuite des talents, des compétences, des capitaux (vers la Suisse en particulier). Les mesures destinées à relancer l’industrie, annoncées récemment par le gouvernement français, paraissent très éloignées de ce qui pourrait provoquer un vrai choc de compétitivité. Elles ressemblent à des opérations techniques. Le rapport Gallois dont elles sont censées s’inspirer vient d’un énarque, serviteur émérite de l’Etat. Pourquoi n’avoir pas sollicité des entrepreneurs? Pourquoi la politique veut-elle tout garder sous contrôle? 

L’horizon temps du monde politique français, c’est au plus l’élection présidentielle dans quatre ans. Le crédit d’impôt aux entreprises sera mis en place sur trois ans. Que va-t-il se passer d’ici là? Et ensuite? Les investisseurs et entrepreneurs raisonnent en général à beaucoup plus long terme. Ils ne demandent pas de garanties immédiates. Ils aimeraient simplement discerner un vrai et durable changement d’approche et de mentalité.

La France sera sur la bonne voie lorsqu’elle parviendra à attirer une masse suffisamment diversifiée d’affaires de toutes dimensions qui se font ou pourraient se faire à l’échelle d’un monde avançant dans son développement, n’étant plus depuis longtemps qu’un simple gâteau à partager. La France aura alors compris que sa classe politique à mieux à faire que de snober le succès économique de ses petits voisins.

Elle doit de toute manière sortir de sa niaiserie antimondialisante. Autant que ce soit maintenant. Et quand la France s’éveillera, le monde s’émerveillera. Il ne demande d’ailleurs que cela: que la première destination touristique sur terre redevienne un symbole de modernité et de succès, qu’elle fasse rêver à autre chose que son glorieux passé. Qu’elle cesse de paraître suffisante, insuffisante et ridicule (avec son industrie automobile par exemple). Qu’elle retrouve une dignité à la hauteur de ses marques prestigieuses. On ne lui demande pas de briller dans l’extraction minière et les productions de masse. Juste de simplifier sa fiscalité, de la ramener à des niveaux qui relancent la créativité économique. Que Paris et son  microcosme politico-administratif cessent de se prendre pour le centre du monde en étouffant la nation.

Avec une présidence, un gouvernement, un parlement, des régions, des villes de gauche, les conditions n’ont peut-être jamais été aussi bonnes. L’histoire a parfois montré que les réformes les plus difficiles, les plus douloureuses (le social et l’écologie sont toujours beaucoup plus faciles et confortables) ne pouvaient être entreprises que par des coalitions de gauche (ne serait-ce qu’en Allemagne). Les majorités suivantes en prennent de la graine. Il n’y a que la gauche à pouvoir convaincre en France que le SMIC ou les 35 heures peuvent s’avérer absurdes dans certaines circonstances. S’ils ne s’imposent pas cette ambition historique et héroïque, les socialistes vont de toute manière se retrouver bientôt avec un bilan dérisoire: quelques points de croissance offerts par la conjoncture mondiale, une courbe de chômage inversée grâce à des emplois alimentés artificiellement, un endettement légèrement mieux maîtrisé à force de ponctions fiscales sans inspiration.

On dira sans doute, comme en Grèce et ailleurs, que ce sont les moins bien lotis, ceux qui souffrent aujourd’hui déjà, qui vont souffrir encore davantage. Alors qu’ils n’y peuvent rien. C’est probablement vrai (ou à moitié vrai), et il fallait y penser avant. Il ne s’agit nullement d’abandonner aujourd’hui les plus nécessiteux, mais de réduire leur nombre, de mieux cibler l’aide sociale, de la rendre plus restrictive pour favoriser les activités productives.

Il y a surtout une chose qu’il ne faut jamais oublier: en démocratie, la responsabilité du peuple est indivisible. Si la France se retrouve aujourd’hui dans cet état, ce ne peut être que la faute du corps électoral dans son ensemble. Il ne peut se défausser ni sur les dirigeants de l’économie, ni sur la classe politique. S’il veut virer tout le monde et faire la révolution, eh bien qu’il la fasse. Il reste quelques chances qu’elle soit enfin libérale. Sinon tant pis pour la France et les Français.

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