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LE BILLET

LE BILLET PAR Stéphane Gachet
A Gstaad, la monotonie devient un beau voyage

Heureux qui, comme Ella Maillart, a fait un long voyage. Pour les autres, il y a Gstaad. Le temps y est élastique, détendu comme un string taille basse accoudé au jeans du même nom. Le coeur du village tient tout entier dans un soutien-gorge bonnet A. Les même qu’arborent des adolescentes duveteuses venus tester leurs rituels de série télé à 1050 mètres d’altitude: on s’assied à une table, on ajuste ses lunettes de soleil, on appelle ses copines restées sur la Côte et on rigole de se voir si grande en ce miroir. A Gstaad, une terrasse suffit à voir défiler le monde. On comprend pourquoi on s’y presse aux quatre saisons. Alors que la station célébrait dans toutes les tessitures la «joie de vivre», selon le credo du festival hommage à Yehudi Menuhin, la croisette des Alpes bernoises prêtait son pavé aux velléités ambulantes, façon Monsieur Hulot, la pipe et le chapeau en moins. Le spectacle se déguste assis, une Hopfenperle en biberon: un plaisir que les nuages d’été ne sauront jamais voiler. L’oeil vagabonde. Il ricoche sur l’avant plan, tout en mobilier de bois de synthèse et en nappes à carreaux façon passementerie XIXe tout en styrène. Il glisse sur les automates de la «Gstaad private bank», les boutiques de Saint-Bernard en porcelaine et de casquettes tête de mort en strass, façon John Galliano des cimes. Il lèche une seconde les vitrines où la fleur des frères ennemis du Swiss made s’allie pour vous éviter de demander l’heure à un passant. Le regard caresse la fontaine municipale, longe le grand bassin et se perd dans des jupons chamarrés où coulent les hanches de bronze d’une déesse bollywoodienne. La prise est bonne, coupez!

A une torsion de nuque de là, les Emirats tendent leurs bras. Le temps d’une idylle familiale, qui se brise dans les bouêlantes d’un poupon peu conciliant, même avec la bonne de service, restée en faction devant le landau du XXIIe siècle, à quelques mètres de la terrasse. Le cou dressé par une dernière gorgée d’Hopfenperle éventée, on aperçoit au loin un phénomène exotique: short en daim et mocassins rehaussés de chaussettes bicolores, jaune et marron. On entend le vol du génie des alpages. La chute est volée à Ella, qui avait le don de se rendre disponible: «La monotonie donne un relief extraordinaire aux moindres événements.»

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